« Alors, Théo ? Ton essai ?
— Bof, soupiré-je en me laissant tomber à côté d'Octave. Parle-moi plutôt de ta petite amie, là, Sasha...
— Sarah, rectifie-t-il en fronçant les sourcils, et elle n'est pas... Laisse tomber, je me laisserai pas avoir. Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Rien, mens-je d'un ton faussement agacé, et toi, qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
Il se montre rarement aussi intrusif. Il promène un regard distrait sur l'amphithéâtre, visiblement soucieux.
« Tout va bien ? »
Il me fixe en secouant la tête, exaspéré. Mal à l'aise, je détourne les yeux.
« C'est... c'est chez toi, ça ? » finit par me demander Octave en sortant une feuille de son sac.
Il regroupe sous l'expression chez toi tout ce qui concerne mon histoire familiale. Un euphémisme qui sert de nom de code et nous évite de prononcer certains mots qui gagnent à se dissimuler dans le silence. Je baisse les yeux sur sa feuille, qui se révèle être un article découpé dans un journal. Quelques lignes sur la mort d'Eugène Ormier. Il est inutile de nier ; je hoche doucement la tête.
« Mec, c'est pas toi qui l'as buté, quand même ? s'inquiète Octave en écarquillant les yeux.
— T'as d'autres théories fumeuses comme ça ? Bien sûr que non.
— Allez, Théo. Je le dirai pas...
— Tu parles de couvrir un meurtre, là, Octave. Tu es fou ? On n'est pas dans un film.
— C'est un aveu ?
— Absolument pas. Si tu veux en discuter, je te propose d'attendre qu'il y ait moins de monde. »
Il hausse les épaules et, pendant les deux heures qui suivent, nous nous taisons pour assister au cours. Je n'y prête pas beaucoup d'attention, occupé à ressasser l'étrange ultimatum imposé par ma sœur. Quatre mois. Et ensuite ? Elle partira sans moi ? Elle ne partira pas ? Elle est tellement... imprévisible.
À la fin du cours, Octave tente de me forcer à lui expliquer ce qu'il se passe. Je lui répète que je n'ai pas tué Eugène Ormier. Il s'inquiète du fait que Léonie ou moi puissions être soupçonnés et je hausse les épaules, feignant l'indifférence.
« Tu peux me le dire, tu sais ? Je vais pas...
— Pourquoi tu tiens absolument à vivre un truc sordide ?
— J'y tiens pas, mec, arrête. Je me pose juste des questions et vu la situation, je pense que je fais bien.
— Vraiment, parle-moi de Sarah à la place », soupiré-je, ayant échoué à trouver un moyen subtil de détourner la conversation.
Il me jette un regard agacé, mais n'insiste pas, comprenant que je ne tiens pas à approfondir le sujet.
« Attends, je te montre une photo... »
Octave tire son téléphone de sa poche et s'empresse de faire défiler des images d'une jeune fille assez éméchée. Je feins de la trouver superbe – enfin, pas trop superbe, quand même – mais je regarde à peine les clichés. Quatre mois. Ils te donnent quatre mois. Je ne comprends pas le sens de ce délai – quatre mois, et ensuite ?
Je me souviens soudain de Léonie m'expliquant qu'elle innocenterait le probable suspect, Éric Valiaux, lorsqu'elle partirait. Lorsque nous partirions. Quand ils s'apercevront de leur erreur, nous serons introuvables. Autrement dit, tant que nous ne nous enfuyons pas – tant que je n'accepte pas de m'enfuir –, un innocent demeure suspect.
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Les larmes de la lionne
Mystery / ThrillerCela fait huit ans que Théo vit dans la famille de sa tante avec sa sœur Léonie. Huit ans que le jeune étudiant se débat avec ses souvenirs. Huit ans que, pour respecter la promesse faite à sa mère, il surveille discrètement sa sœur. L'équilibre qu'...