Tu es fou ! Et je t'aime pour cela. Tu t'es battu comme un lion, je sais bien que je te dois ma liberté en Italie. Je préférais être avec toi, mais au moins suis-je libre. Je suis actuellement sur une piazza à admirer un chanteur de rue que tu aurais trouvé tout à fait à ton goût, à lire mes lettres et à me demander ce que je pourrais bien répondre à ta déclaration d'amour enflammée, à tout ce que tu me contes de la Cour, à tout ce que tu me promets !
Une esquisse de toi dénudé, j'en serais ravi. Il n'y a que toi pour suggérer de telles idées et le faire avec tant de classe, songeant à notre protection à nous deux, comme c'est raisonnable de ta part. Mon ange, je te sens marchant sur les œufs avec ton frère et ton épouse. Tu dois te soucier de tout, te tourmenter à chaque remous, à chaque agitation.
Quand j'étais en cellule, enfermé dans cet effroyable château, je n'avais que la colère en moi et l'envie de faire payer au centuple ceux m'ayant envoyé là-bas. Je bouillonnais intérieurement, je n'avais que des pensées sombres et rien, aucun rayon de soleil délicat, aucun parfum réconfortant, aucune source de plaisir pour me divertir, me délasser, me faire oublier ma colère et ma rancœur.
Mais, à présent, que je suis ici en Italie, que je peux goûter à tous les plaisirs que peut offrir ce pays et cette merveilleuse cité qu'est Rome, je me dis que je n'ai pas été de très bons conseils envers toi. Je m'en excuse. Je n'aurais dû te pousser à te confronter ainsi à ton frère d'autant que je le connais assez à présent pour savoir que c'est la pire des idées. Je n'aurais dû te répéter ce que j'ai su, cela aussi était idiot. Mais je n'arrive pas à te garder le moindre secret, je n'aime pas savoir qu'il peut y avoir des silences entre nous.
Ce que je voulais dire c'est que tout me paraît si simple ici, en Italie. Je n'ai à m'inquiéter de ce que pourrais dire les gens autour de moi, à surveiller les uns et les autres, à me méfier de mes fréquentations, de surveiller mes faits et gestes, écouter les rumeurs afin d'en rester le maître. Ici tout est si facile, si simple. Je n'ai qu'à profiter du temps si doux, qu'à me prélasser avant de rejoindre mon frère en des soirées masquées.
Nous allons à Venise pour quelques jours, je voulais vérifier si ce qu'en disent les auteurs et les chanteurs est vrai. Je voudrais voir un bal costumé et m'y perdre. Je te ramènerais des masques, je suis certain que tu serais magnifique avec un loup sur le visage. Rien que la pensée me donne une légère fièvre.
Tu aurais été magnifique en marquise, pleine de dentelle, avec un loup élégant, tu aurais fait tourner les regards, battre les cœurs plus vite, et nous aurions dansé encore et encore sur un rythme entêté. Tu dis que je te manque, que puis-je dire ? Que j'aurais adoré moi aussi que tu sois avec moi, que tu puisses t'enfuir de cette Cour mortifère, te défaire de cette désagréable sensation de couteau dans le dos qu'à la place tu goûtes avec moi le parfum délicieux de l'Italie.
Tu me manques tant mon bel amour. Ce n'est pas seulement ton corps , pourtant Dieu sait combien j'ai envie de te caresser jusqu'à ce que tu me supplies de te prendre, de t'embrasser jusqu'à ce que tu n'aies plus d'air dans tes poumons. C'est également ton regard, ton parfum, ton esprit, tes promesses d'amour, tes poèmes qui ne sont que pour mes oreilles, tes dessins esquissés du bout des doigts sur mon dos et tous ces petits gestes anodins qui paraissent être des riens, mais loin de toi sont des tous.
Mon cœur se serre jusqu'à l'agonie en songeant que je dois encore demeurer loin de toi, sans date de retour, sans savoir quand nous nous reverrons, devant garder l'espoir que nous pourrons nous retrouver. Je crois que je ne supporterais l'idée que ce ne soit le cas. Je m'accroche à l'idée qu'à la fin du voyage de ton épouse, nous nous reverrons. Ce n'est que dans quelques mois ? N'est-ce pas ? Elle ne va pas y rester des lustres !
J'ai si hâte de te revoir, je voudrais me gorger du soleil italien afin de t'en faire profiter quand nous nous retrouverons. Je crois bien qu'il me faudra deux carrosses pour tous les cadeaux que je compte te ramener d'Italie ! Bien sûr, je t'amènerais des robes, des parfums, mais aussi quelques douceurs et tout ce que je trouverais de beau et d'admirable. Tu me parles d'artistes, il y en a tant ici, que préfères-tu ? De la peinture ? De la sculpture ? Ce serait trop lourd de t'envoyer cela, peut-être une aquarelle ? Une estampe ?
Qu'il est dommage que je ne puisse t'envoyer ce musicien de rue, j'aimerais tant pourtant que tu puisses écouter la musique qui sort de son violon au moment même où tu liras ces lignes, cela me donnerait l'impression que nous sommes réunis même si ce n'est qu'en esprit. Je doute qu'il puisse monter jusqu'à Paris pour te retrouver, mais pourquoi pas ? Je vais lui demander, je suis certain qu'avec une bourse suffisamment garnie et la promesse d'une autre plus garnie encore à l'arrivée un tel miracle soit possible !
Mon ange, je t'aime, ne l'oublie jamais, peu importe ce que les médisants disent, je ne cesserais jamais de t'aimer. Vois les folies que je fais pour toi, à courir vers ce garçon et le supplier de monter jusqu'à Paris te porter ce mot et te jouer cet air. Peu importe le temps que cela prendra, je veux que tu écoutes cette musique en lisant ma lettre ! Paie-le de quelques Louis pour sa peine, je t'en prie.

VOUS LISEZ
A l'ombre du Soleil
Historical FictionRencontré sur le champs de bataille, le Chevalier de Lorraine a rapidement gagné le coeur de Monsieur, Philippe d'Orléans, le frère de Louis XIV. Mais cet amant insolent, indomptable et passionnant dérange à la cour, particulièrement son épouse jalo...