Chapitre 9 (Partie 2)

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*Rappel: Sayana est en train de communiquer avec Sam à l'aide de la pierre que ce dernier lui a donné.*


Sa voix semblait plus proche, comme si la distance qui séparait nos corps ou nos esprits s'était réduite.

Tu sais que les élèves quittent l'orphelinat à leurs seize ans. De temps à autre, l'administration organise des épreuves particulières pour savoir si certains sont aptes et suffisamment doués pour la quitter avant cet âge. Jusqu'ici, tu me suis ?

Je déglutis avant de répondre par un "oui" fébrile.

Le test de sport de la semaine précédente avait ce but; débusquer les meilleurs d'entre vous je veux dire. Tout suivait son cours, et, comme d'habitude, aucun élève n'était assez performant, tant mieux pour eux. Jusqu'à ce que toi, tu sortes de la grotte. Tu allais faire face à ton épreuve ultime, le combat rapproché en situation réelle, la même situation à laquelle tu serais confrontée au-dehors.

Le médecin parlait lentement et prenait garde à n'écorcher aucun mot. Quant à moi, je restais silencieuse, le bruit régulier de mon cœur battant à mes oreilles. J'étais passée outre le traumatisme et la fureur, je n'aspirais plus qu'à boire les paroles de Sam.

Les examinateurs ont perdu le contrôle à l'instant ou tu as choisi de fuir plutôt que de te battre. Ils ne s'y attendaient pas du tout. Et ils s'attendaient encore moins à ce que tu franchisses le dôme sans problème. Ils..

— Attends, quoi !? Je me le suis pris en pleine face le dôme, je ne suis certainement pas passée à travers!

— Ce n'est pas la barrière de protection dans laquelle tu t'es assommée Sayana. C'était un bouclier déployé en urgence par l'un de tes assaillants. Pour t'empêcher de t'envoler et de te sauver.

Je ne sus que répondre. Ce dont il me parlait me paraissait tout bonnement impossible.

— Mais... personne ne peut franchir le dôme...

— As-tu seulement essayé ?

Moi ? Non. Jamais. Mais je m'en étais approché dangereusement. À plusieurs reprises. J'avais contemplé son miroitement des centaines voir des milliers de fois. Mais jamais, je n'avais tenté de passer ma main au travers.

— Certains de mes camarades s'y sont risqués et ils se sont pris une sorte de décharge électrique, je les ai vus.

— Mais tes amis ne sont pas toi.

Est-ce que cela voulait dire que je pouvais partir quand je voulais ? Voler librement comme j'en avais toujours rêvé ?

— Je devine tes pensées Sayana. La réponse est oui et non. C'est l'une des raisons pour lesquelles il fallait absolument t'effacer tes souvenirs; il ne fallait pas que tu t'en rendes compte.

Et alors, qu'est-ce qui m'empêche de partir maintenant ?

De toute façon, jamais je n'aurais abandonné Elora et Kris ici. Bien que Sam m'ait assuré que mes amis ne couraient pas un danger imminent, il ne m'avait pas non plus convaincu du contraire sur le long terme.

Ce n'est pas si simple. Lorsque l'on rentre en contact avec le dôme, non seulement le directeur en est aussitôt averti, mais en plus, l'effleurer suffit à nous enduire d'une substance incolore et si légère qu'on ne la sent même pas sur notre peau. Cette matière te colle et permet de te tracer, on te retrouverait vite fait, bien fait si tu le franchissais.

Si je passe au travers du dôme, peut-être en est-il de même avec ta substance ?

— Non, tu penses bien que j'ai vérifié. Tu en étais recouverte au moment où tu es arrivée à l'infirmerie. Il faut l'enlever avec un produit spécial difficile à produire, et je n'en ai même plus.

Toujours bon à savoir. Jusqu'ici, je n'avais pas encore trouvé d'idée réalisable pour nous enfuir, mais au moins maintenant, je savais lesquelles n'étaient vraiment pas envisageables.

— C'est donc là que je peux t'aider, Sayana. Il n'y a qu'un seul moyen de sortir d'ici. C'est en passant par le Tri.

Voilà encore autre chose. Après réflexion, je me souvenais qu'il avait évoqué cette formule dans sa lettre.

— Le Tri ? l'encourageais-je.

— Je ne connais pas tous les détails, mais je peux te dire que c'est par là que passent tous les élèves qui atteignent l'âge de quitter l'orphelinat. Ou bien ceux qui réussissent des tests semblables à la course d'orientation de l'autre jour, comme je te l'ai dit. C'est... Comment t'expliquer ?

J'avais l'impression que la voix de Sam tremblait. Il semblait que ce qu'il allait m'annoncer lui pesait beaucoup.

— Le Tri permet de répartir les jeunes recrues dans les différentes branches de l'armée, déballa d'un coup le sahel.

Recrues ? Armée ?

— Oui, je sais que certains font le choix de s'enrôler. Qu'y a-t-il d'étrange à cela ?

— Sauf qu'on ne leur laisse pas le choix, Sayana. Ils y sont forcés.

— Mais... comment ?

Je ne comprenais pas. Ou plutôt, je refusais de comprendre.

— C'est un sérum à base de celui que l'on t'a injecté la semaine dernière, sauf qu'en plus de voler les souvenirs du sujet, il le prive de toute volonté.

Les paroles de Sam venaient de tomber comme un couperet. Mon cœur se mit à battre de plus en plus vite. Je commençais à étouffer dans cette noirceur sans haut ni bas. La voix du médecin se faisait de plus en plus lointaine.

— Sayana! Sayana! Ressaisis-toi, sinon nous allons perdre la connexion...

Cruauté, injustice, préjudice. Comment se pouvait-il que qui que ce soit désire priver son prochain de libre arbitre ?

Les complaintes de Sam finirent par m'interpeller. Je m'imaginais inspirer une grande goulée d'air pour reprendre mon calme et signifier au sahel que j'étais prête à entendre la suite.

— Non Sayana, je ne vais pas t'en dire plus ce soir. Tu as déjà besoin de temps pour assimiler ces révélations. Je te demande juste de te tenir tranquille pour le moment. Fais mine d'être toujours amnésique et comporte-toi comme d'habitude. Tu ne sais rien, tu n'es au courant de rien.

Peut-être avait-il raison. J'étais tellement abasourdie que j'avais du mal à rassembler mes idées et à suivre le fil de mes pensées.

— Ah! Et une dernière chose: tu diras à ton ami aux cheveux bleus qu'il arrête de s'introduire dans l'école alors qu'il n'a rien à faire ici. Les caméras l'ont filmé à plusieurs reprises... Pour le moment, j'assure ses arrières en effaçant les bandes vidéos, mais ça ne pourra pas durer ad vitam aeternam.

— C'est, noté, je ne manquerai pas de lui transmettre cette info...

Que pouvais-je dire d'autre ? Après les révélations de Sam, je ne voyais pas ce qui pouvait bien encore m'affecter.

— Repose-toi Sayana, tu en as besoin. Et... ça va aller, on va te sortir de là, je te le promets, finis par ajouter le médecin.

La voix de Sam ne se fit plus entendre et une grande solitude m'envahit. Mais il fallait que je sois forte. Pour Elora, pour Kris, pour moi. Je devais nous sortir de là.

La première chose à faire était de reprendre contact avec la réalité, de retourner dans le dortoir de cet orphelinat qui n'avait "d'orphelinat" que le nom. Je fis de mon mieux pour respirer calmement et m'imaginais à nouveau dans mon lit, mon Gloubi serré au creux de mes bras.

Et soudain, j'y étais. La fourrure élimée de ma peluche me caressait la joue. Son odeur poussiéreuse m'envahit les narines. L'air chargé d'humidité s'engouffra dans mes poumons si violemment que je hoquetais de surprise. J'avais l'impression d'avoir retenu mon souffle pendant de longues minutes. Après quelques toussotements peu discrets, je me redressais dans mon lit. Le saphir étoilé dévala de ma tempe et tomba dans l'un de replis de ma couette sans que je n'esquisse de mouvement pour le rattraper. Je fixais son pâle éclat dans l'obscurité ambiante. Les criquets s'étaient tus, laissant place au son des souffles apaisés et réguliers de mes camarades endormies.

OtherWorld - 1. Et cognoscetis veritatemOù les histoires vivent. Découvrez maintenant