La porte claque au-dessus de moi. Je lève la tête vers les marches que Léonie est en train de descendre. Elle me lance un bonjour auquel je réponds d'un simple hochement de tête. Un sourire un peu distant flotte sur ses lèvres, donnant l'impression qu'elle est décalée par rapport à la réalité.
C'est le cas. Plus le temps passe et plus Léonie s'éloigne du réel, s'enferme dans un monde imaginaire. Les contingences matérielles lui semblent dérisoires : elle est déstabilisée quand je l'appelle pour manger, sursaute quand je lui dis de se coucher, comme si le monde n'avait pas d'emprise sur elle, comme si elle ne se sentait pas concernée par ses besoins physiques.
Maman réagissait de cette manière. Quelques mois après la mort de Gabrielle, elle pouvait rester des heures dans son lit, sur le canapé ou sur son bureau, focalisée sur une tâche quelconque. Elle semblait avoir perdu la notion du temps. Je devais tout lui rappeler, de manger, de dormir, de répondre aux appels inquiets de Marie. Je ne voyais pas pourquoi elle ne parvenait pas à être avec nous. Ma tante tentait de m'expliquer que la réalité était trop dure à supporter, qu'elle préférait fuir. Mais comment comprendre à dix ans ?
Déconnectée de la réalité... C'est une réaction logique, je suppose.
Mal à l'aise, je parcours des yeux notre refuge, la cave d'un immeuble abandonné depuis des dizaines d'années. Une pièce humide et moisie qui doit faire dix mètres carrés, meublée uniquement d'une table branlante sur laquelle sont étalés quelques journaux, de deux chaises peu confortables et d'un lit au sommier défoncé – mais un lieu sûr. C'est l'important.
Il y a près d'un mois, quelques jours avant Noël, nous nous sommes glissés dans la soute à bagages d'un car pour rallier Lille. C'était extrêmement inconfortable et nous avons failli nous faire repérer par le chauffeur venu vérifier son chargement à la faveur d'une pause, mais nous avons réussi. En revanche, la police semble avoir relié le meurtre d'Eugène Ormier à ceux de Sélène Lemercier et Jean Dubois, même s'ils ne sont sûrs de rien. Enfin, les journaux disent qu'ils ne sont sûrs de rien.
« Qu'est-ce que tu faisais dehors ? finis-je par demander pour briser le silence. Tu sais que nous devons rester cachés...
— C'était important.
— Léonie, tu ne te rends pas compte... tu ne te rends pas compte du contexte ? On est en danger ! Plus que jamais ! »
Elle acquiesce d'un air distrait et s'assied à la table, devant l'un des journaux qui titre « Le 11 Septembre français ». Je me surprends à fixer la photographie des manifestants assemblés, comme trop souvent désormais. Si je ne subtilisais pas de journaux pour me renseigner sur ce qu'on dit de Léonie, je n'aurais pas su. Ils ont été faciles à voler, ces derniers temps.
Il y a treize jours, des terroristes se sont introduits dans les locaux de Charlie Hebdo et ont tué huit journalistes. Lorsque nous l'avons appris, Léonie a pleuré. « Tu vois... m'a-t-elle dit. Tu vois... » Non, je ne voyais pas. J'avais juste l'impression qu'elle cherchait à instrumentaliser la souffrance des autres. Depuis, il me semble parfois que moi aussi, je ne suis pas vraiment connecté à la réalité. Les quelques souvenirs que j'ai gardés des attentats du 11 septembre vont et viennent dans ma mémoire. Les explications bafouillées de Gabrielle. Elle n'avait même pas douze ans à l'époque... Tout cela tourne en boucle dans mon esprit. Je ne sais même pas pourquoi je m'en soucie, au fond. Je devrais m'inquiéter pour nous. Mais à chaque fois que je vois les journaux, je ne peux m'empêcher de les fixer pendant des heures, fasciné.
Puis je reviens à moi, j'ouvre les journaux et les épluche, cherchant une allusion à Léonie. Je ne sais même pas ce que j'espère... Je devrais souhaiter que la police nous repère. Je devrais aider la police à nous repérer. Et pourtant, je ne fais qu'exhorter Léonie à la prudence et prier je ne sais qui pour qu'aucun nom n'apparaisse sur sa liste.

VOUS LISEZ
Les larmes de la lionne
Mystery / ThrillerCela fait huit ans que Théo vit dans la famille de sa tante avec sa sœur Léonie. Huit ans que le jeune étudiant se débat avec ses souvenirs. Huit ans que, pour respecter la promesse faite à sa mère, il surveille discrètement sa sœur. L'équilibre qu'...