Chapitre 1-1 - Automne

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Je portai mon dernier coup, droit sur le cœur. Auparavant, le bruit de mon épée s'écrasant contre la peau et s'éclatant sur les os me dérangeait, tout comme l'odeur métallique du sang qui émanait de ces champs de bataille. Ce jour-là, mon épée dégoulinait de sang d'hommes et de femmes, pourtant cela ne m'atteignait plus car, délaissée de toute émotion, je ne faisais que poursuivre ma mission.

 Ce dernier coup hissé marqua une nouvelle victoire. Tout ce qui comptait c'était de gagner sur les champs de bataille. C'était ce qu'on ne  cessait de me répéter depuis toute petite.  A l'époque, je ne savais pas pourquoi. On me soutenait qu'il fallait que je ramène des victoires. Mais pour gagner, je devais tuer. Je pouvais voir à présent ma victoire sous mes pieds avec les morts qui croulaient sous mes chaussures.

 Après la mort de ma dernière victime, le bruit des épées entrelacées et des cris agonisants des mourants laissait place à un silence de plomb, puis à l'acclamation de mes compagnons. Plus jeune, je me demandais si une victoire comptait quand on regardait cet amas de morts à ses pieds dont la majorité avait été tués par moi-même. Je me rappelais être partagée entre l'envie de pleurer, de rire ou de m'énerver. Au fil du temps, plus rien de tout cela ne me traversait. Mon épée n'avait pas seulement servi à trancher le cœur de mes ennemis mais également bousilla le mien dans sa portée. Mais je n'avais pas le temps de penser à ces corps entassés car la fin de la bataille sonnait notre retour au château. Je n'étais pas plus enchantée à l'idée de rentrer là-bas comme si les champs de bataille me faisaient finalement moins peur. 

Sur le chemin d'aller, personne ne s'adressait la parole car tout le monde savait qu'ils se dirigeaient vers une potentielle mort. Le retour était plutôt différent. Entre ceux qui riaient aux éclats , ceux perdus dans leurs pensées ou alors ceux sur le point de pleurer, l'atmosphère était étrange. Encore une fois, je ne savais pas comment réagir à tout cela. Je n'avais jamais su comment faire face aux émotions. Personne ne m'adressait la parole car j'étais effrayante aux yeux de tous. Pour eux, j'avais cette confiance en moi que personne d'autre n'avait, d'autant plus que sur les champs de bataille je ne reculais devant rien pendant que d'autres tremblaient rien qu'en soulevant leurs épées. Mais avant tout mon allure terrorisait mes compères car à cause de mes grands yeux et de mes cils fournis, mon regard perçait quiconque qui le croisait. Une fois arrivés aux environs du château, mes compagnons me laissèrent passer pour que je me mette en tête de ligne; une place signifiant que j'étais la leader du groupe. 

 Les passants nous regardaient mais essayaient à la fois de ne pas se faire remarquer. Je me rappelle croiser le regard d'un enfant qui baissa immédiatement les yeux et se cacha dans les jupons de sa mère. Pendant un court instant, mon cœur se remit à battre face à cette image. Mon cœur qui s'était arrêté de fonctionner reprit de son souffle tambourinant contre ma poitrine. Cela arrivait parfois que mon coeur se mit à bouger mais je trouvais ça étrange. Je posai ma main contre mon torse pour essayer d'arrêter qu'il tone à l'intérieur de mon corps. Je détestais cette sensation de se sentir impuissante face à un organe que je réussissais pourtant si bien à contrôler. Mais à l'âge de l'enfant, ce dont on a peur ce sont des monstres. Alors cela me rappela que j'étais moi aussi un monstre traînant derrière moi le sang de personnes dont je ne connaissais ni les noms ni les visages. Je me sentais soudainement honteuse. Mais seulement pour quelques secondes. Une leader ne pouvait pas s'abaisser à une telle dégradation. Alors, je continuai de marcher conduisant le reste de mes compères au château. 

Le palais se dégagea déjà de notre vue. Le château était le plus grand que je puisse voir étant donné que c'était le seul que j'avais vu au courant de mes vingt années Mais ce qui m'avait toujours surprise était sa façade aussi blanche que la première neige. La première fois que je suis arrivée au château, ce blanc m'étonna tout particulièrement car je me demandai comment cela était possible que les murs demeurent de cette couleur en traversant les cycles des saisons. Ma question fut entendue car le lendemain des travailleurs s'attardaient déjà aux recoins du château pour le nettoyer même sous les temps les plus glacés. Il ne faisait pas encore froid car l'hiver n'était pas encore là. Cependant, le vent frais qui soulevait mes cheveux me rappelant que l'hiver allait se présenter prochainement. Je fus soulagée car la période dans laquelle je vivais évoquait des tourments que j'étais la seule à connaître. 

Je marchai plus près du château comme pour me rapprocher de l'hiver. Personne ne nous accueillit en champions comme toutes les autres fois car nos victoires n'importaient finalement peu aux personnes du palais. Ils ne voulaient pas que nous déplacions dans le hall du château de peur salir le carrelage marbré immaculé, blanc. C'était vrai que des tâches de sang ne plaisent pas forcément à tout le monde. De ce fait-là, je dirigeai tout le monde par le dehors du château regorgeant d'arbres, de fleurs mais surtout de feuilles mortes. Je détestais particulièrement les feuilles mortes. Selon moi, ces choses sans vie étaient ce qu'il y avait de plus horrible en cette saison. Tout le monde piétinait ces feuilles mortes sans un regard pour elles laissant pour seul bruit le crépitement des semelles sur leurs peaux. Même avec leurs couleurs, personne ne leur portait d'attention. Personne n'aimait les feuilles mortes finalement. J'étais une feuille morte moi aussi. Tout comme cet amas fané, je n'appréciais pas l'automne. Je tenais en moi cette rancœur pour l'automne, d'autant plus qu'il était mon prénom. Je m'appelle Automne. 

Les Feuilles MortesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant