Lettre XLIV, de Monsieur au Roi

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Mon très cher frère,

Quand tu m'as donné les premières conclusions de l'autopsie, je n'ai pu me livrer au soulagement qui étreignait mon cœur, pourtant, je me serais écouté, j'aurais sauté dans tes bras. Cela aurait été indigne d'un Prince, et plus encore d'un Roi, qu'on saute dans ses bras. Je ne peux briser cette étiquette que j'ai moi-même rédigée, n'est-ce pas ? Mais nous avons échangé ce long regard et j'ai senti ton soulagement comme tu as pu sentir le mien.

Henriette est bien morte naturellement, de ce mal dont je te parlais, qui la rongeait depuis des années et qu'aucun médecin n'est parvenu à traiter. Tu es resté comme sonné quand ils t'ont dit l'état de son foie, de ses organes comme dévorés, pourris de l'intérieur. Tu ne comprenais pas comment ils pouvaient être dans un tel état. J'ai évoqué la chaleur, ils ont acquiescé. Mais en réalité, cela ne m'étonne guère.

Il pouvait lui arriver de passer des heures allongée, tordue de douleur, d'un point de côté si douloureux qu'elle ne trouvait aucune position la soulageant, ne pouvant alors boire que du lait. Elle a passé des mois dans cet état puis ça allait mieux et on pensait que ce n'était qu'une indigestion, qu'un problème passager et ça revenait. Henriette ne voulait qu'on la voit comme quelqu'un de malade alors elle a tout fait pour nous faire oublier son mal. Dès qu'elle retrouvait un peu de force, elle courait au bal, et dansait encore et encore jusqu'au petit jour.

Je ne t'ai rien dit de tout cela quand on nous a annoncé les résultats de l'autopsie, j'ai seulement pris tes mains dans les miennes. Tu les as serrées puis tu as fait signe à Effiat afin qu'il me ramène en mes appartements. Je n'ai pas compris sur l'instant, j'aurais voulu rester à tes côtés, entendre tout ce que les médecins avaient à dire, savoir ce que tu allais dire aux ambassadeurs anglais qui étaient alors présents. Ce n'est que maintenant que je comprends.

Tu avais peur pour moi, n'est-ce pas ?

Ce sourire béat que j'avais sied mal à un homme en deuil, et tout le soulagement que je ressentais à l'idée d'être innocenté, que le Chevalier ne puisse être accusé, banni à tout jamais, pouvait me porter préjudice. Je le sais, car j'ai entendu depuis ces rumeurs qui enflent. Athénaïs n'a même pas eu besoin de me les raconter, même si elle a fini par les coucher sur le papier. Je crains qu'elle n'eût le courage de me les dire à voix haute.

Tous sont persuadés que le Chevalier est coupable !

À la Cour, j'ai été écarté de la liste des suspects au titre que je suis trop doux pour cela, mais le mot qu'ils emploient est plus cruel, ils disent inoffensif. Le Chevalier, lui, n'a pas cette chance. Ils le considèrent comme coupable bien qu'il soit en Italie, si loin de la Cour, et qu'il lui aurait été impossible d'agir. Ils prétendent qu'il a fait venir du poison et que le marquis d'Effiat l'aurait aidé, aurait été sa main ici. Comment peuvent-ils accuser Effiat ? C'est l'homme le plus doux et le plus gentil que je connaisse ?

Toutes ces rumeurs cesseront-elles un jour enfin ? Tu as pourtant rendu les conclusions de l'autopsie publique, tu les as partagées avec les ambassadeurs et pourtant, les Anglais manifestent à Londres contre moi, exigeant ma tête, me condamnant pour un meurtre inexistant ! Et en France ? À Versailles comme à Paris, tous croient le Chevalier coupable ! Même ses anciens amis lui tournent le dos et l'accusent ! Ah, ces drôles qui un jour se prétendent vos amis et dès que le vent tourne se joignent à vos bourreaux.

Dis-moi, grand frère, que pouvons-nous faire ?

Nous ne pouvons continuer à subir ces outrages, ces ignobles médisances qui entachent la royauté et notre Cour ! Comment peuvent-ils croire un instant qu'une personnalité comme le Chevalier qui t'a servi durant deux guerres, dont la famille à la noble lignée a toujours été une solide alliée de la France, puisse ainsi ourdir un complot aussi ignoble ? Et nos cousins anglais ? Comment peuvent-ils croire un Fils de France capable d'assassiner ainsi sa cousine ?

Oh, je sais bien que les Tudors par le passé se sont assassinés les uns les autres à tour de bras, mais ce n'est pas dans nos habitudes à nous les Bourbon ! Nous ne faisons pas des choses aussi horribles !

Non, je ne peux croire que de pareilles rumeurs courent à notre encontre ! Je sais bien que le Chevalier a un caractère difficile, qu'il est insolent, qu'il est indiscipliné, qu'il exagère sans cesse ses faits et gestes, qu'il adore jouer les mauvais garçons, et qu'il s'amuse d'ordinaire des rumeurs courant à son sujet. Je vois bien que Dieu lui a joué un tour pendable, retournant contre lui ses mauvaises habitudes et j'espère que cela lui servira de leçon.

J'en suis convaincu, plus jamais il ne péchera ainsi. Plus jamais il ne laissera sa réputation ainsi trainée dans la boue, sachant désormais quel mal cela peut entrainer. Cet exil lui est, j'en suis persuadé, aussi douloureux qu'à moi. Je n'ai encore eu de réponse de sa part, depuis que je lui ai raconté ce qu'on dit à son sujet à la Cour. J'ai si peur, qu'il décide de rester en Italie, en réalisant qu'on ne l'aime plus en France, en pensant qu'il y sera traité en assassin. Je vais le rassurer, lui écrire que tu n'en crois rien, que l'autopsie l'innocente.

N'est-ce pas que tu n'en crois rien ? N'est-ce pas qu'il est innocent ?

Je t'en prie, dis-moi qu'un jour, je pourrais espérer le revoir. Que tout ceci n'est qu'une affreuse confusion, qu'une période difficile à passer. Je comprends bien que ce n'est pas possible dans l'immédiat, pas tant que ces affreuses rumeurs courront, et que l'Angleterre me croira coupable, mais quand la vérité aura vaincu les médisances, et qu'une période raisonnable de deuil sera passée, rends-le-moi.

Je t'en serais éternellement reconnaissant.

Je ferai tout ce qu'il faudra pour cela, j'écrirai à Charles II même s'il n'a point répondu à mes courriers jusqu'à présent, pas même à celui avertissant de la mort d'Henriette. Le fait qu'il me soupçonne est déjà intolérable, mais voir qu'il ne me répond même pas, ne me donne ses condoléances me rend inquiet. Je ne peux croire qu'il me haïsse à ce point, et je tremble à cette idée... j'ai besoin de ton aide, je ferai tout ce que tu me diras !

5 juillet 1670, Palais Royal

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