Lettre LII, de Monsieur au Roi.

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Ta visite fut si courte, les enfants regrettent déjà ton départ. Ils réclament à cor et à cris leurs cousins en me demandant de leurs nouvelles. Mais je ne veux retourner à la Cour, dans le bruit et la fureur, je ne suis pas prêt, pas plus qu'eux d'ailleurs. Même si les rumeurs tendent à diminuer, je sais par mes amis qu'il y a encore suffisamment de médisants. Je ne peux courir le risque qu'ils entendent de pareilles horreurs sur leurs parents. Je ne souffrirais qu'ils pensent une seule seconde que j'ai pu assassiner leur mère.

Même si Henriette n'était pas une mère très tendre ni très aimante, n'ayant jamais eu le temps ou l'affection pour eux, mais il lui arrivait dans ses bons moments d'être joueuse. Nous pouvions passer tout un après-midi à jouer en famille dans les jardins de Saint-Cloud. Ces instants étaient si rares. Je suppose que moi aussi j'étais un mauvais père, plus distant qu'aimant, préférant la présence de mes amants que de mes enfants. Ce sont des choses terribles à réaliser.

Quand je songe à Mère qui s'est toujours occupée de nous, je me demande comment j'ai pu être aussi négligent. Toi qui as l'excuse de l'étiquette et de la bâtardise de tes enfants, pour autant, tu les visites plus que je ne le fais. Même ceux que Louise t'a donnés, tu leur as accordé plus d'amour et d'attention que je n'en ai pour mes enfants ! Quel terrible père j'ai pu être. C'est peut-être pour cela que Dieu en a rappelé tant à lui ? Je ne le sais. Je l'ai laissé faire, j'ai versé quelques larmes, surtout pour cette pauvre enfant morte avant d'avoir été baptisée.

Je ne ferai plus cette erreur, je serai présent pour eux dorénavant, ils en ont d'autant plus besoin, ces pauvres petits orphelins.

Je vois les traits d'Henriette dans ceux de Marie-Louise, ma première. Elle est si fine, presque fluette. J'espère de tout cœur qu'elle aura une santé plus forte que celle de sa mère. Parfois elle m'inquiète, avec son teint pâle et cette manie de manger si peu. Ce n'est pas un trait très commun chez les Bourbons. Cela vient d'Henriette, j'en suis certain ! Mais elle est gracieuse et lorsque tu lui auras trouvé un roi pour époux, elle sera une reine belle et aimée, j'en suis persuadé. Cela aussi, elle l'a hérité de sa mère, cette grâce qu'elle possède. Impossible que les gens ne le remarquent pas, ne l'aiment en retour.

J'ai noté que tu ne portais pas le noir, tu n'aimes le deuil. Tu ne l'as jamais aimé. Tu es toujours en colère n'est-ce pas ? Contre la mort, qu'elle t'a pris tant de proches. Je connais la fureur de ton cœur à ce sujet. Je sais que tu ne supportes de voir la maladie et la mort tourner autour de toi. Pourtant, Bontemps t'empêche d'approcher la mort de près. Le Roi ne peut rester dans un air vicié par la maladie. Je sais que tu aurais voulu être auprès d'Henriette, comme tu aurais voulu accompagner Mère. T'en veux-tu encore, de t'être disputé avec elle juste avant son trépas ?

Je me souviens de tes larmes, de ton désespoir quand elle nous a quittés. Tu tremblais de tous tes membres en ne cessant de répéter que tout était perdu. En vérité, tu t'es senti perdu sans elle. Tu ne l'as montré à personne, jouant les dignes rois comme tu le fais toujours, masquant tes sentiments et tes frayeurs à tous, mais moi qui te connais bien, je sais que tu étais terrifié de continuer sans elle. Elle qui avait veillé sur nous pendant toutes ces terribles années de la Fronde.

Nous n'étions que des enfants, de pauvres petits orphelins. C'est quand Père s'en est allé que tout parut perdu. Je ne sais où Mère a trouvé la force de lutter contre les Grands, contre notre oncle, contre l'Europe qui voulait s'emparer de notre pays déchiré dans cette guerre civile. Moi, qui n'ai que mes enfants à veiller, je me sens perdu et seul. Comment s'est-elle sentie ? Je crois qu'elle aurait trouvé les mots, qu'elle m'aurait dit que j'avais cette force en moi.

N'ait de crainte pour moi, mon frère.

Si tu savais comme ta visite, accompagné de la Reine m'a fait plaisir. Les filles étaient ravies de t'avoir, tu l'as vu, non ? Elles t'ont embrassé comme si tu étais leur père. Elles manifestent tant de joie de vous voir, vous avez été si présents durant toute cette période difficile. Je ne peux que vous en remercier. Merci de nous avoir protégés des ragots, de l'Angleterre, de tous ces tourments et de cet orage.

Je m'en suis étonné toutefois, qu'en cet instant, tu songes déjà à me remarier. Oh, je me doutais bien que tu devais déjà réfléchir à la question, mais m'en parler si tôt après la mort d'Henriette ? Cela ne fait même pas quinze jours ! Tu n'aimes le deuil mais tout de même ! Je doute qu'aucune prétendante n'accepte même d'y songer alors que le corps repose tout juste en sa tombe !

Ce mariage avec notre cousine, ce n'est pas la première fois que tu l'évoques, je comprends pourquoi, en dépit des conflits nous ayant animé autrefois, elle reste de la famille, et riche qui plus est ! Les domaines que Père avait donné à Gaston, elle en a hérité, et tous les placements qu'il a fait en son nom... C'est une femme riche et sans enfants, si je l'épousais, j'offrirais ces domaines et ces titres à mes enfants. Je sais que cela est une sage décision pour leur avenir, même si, du fait de leur sang, de leur titre, ils n'auront à redouter l'avenir.

Mais je crains qu'un tel projet ne puisse se faire. Notre cousine est d'un caractère plaisant quoique tempétueux, et nous sommes amis, nous n'avons aucune rancœur l'un pour l'autre, ces coups de canon d'autrefois nous amusent dorénavant. Toutefois, je crains qu'elle n'aime un homme et sans doute serait-elle chagrinée de se contenter d'être sa maîtresse. Je ne la vois pas se prêter aux jeux des amants comme nous le faisons.

L'arrangement que nous avions, Henriette et moi, ne conviendrait absolument pas à notre cousine. Minette aimait ce perpétuel conflit avec moi, elle n'aimait rien de plus que de me damner le pion, que ce soit en jeu, en amour ou en querelle. Elle aimait avoir tous les hommes à ses pieds, et me savoir un mari jaloux. Je ne crois pas que notre cousine recherche ce type d'indépendance. Elle l'a été si longtemps. Fière et indépendante, fière et colérique. Mais à présent, je crois qu'elle aspire à autre chose, quelque chose que je ne puis lui offrir.

Mais si tu y tiens, j'accepterais. A une seule condition, tu la connais déjà, je crois.

11 juillet 1670, Saint Cloud


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