Pardonne-moi pour t'avoir aussi peu écrit. J'aimerais prétendre que c'était parce que j'étais pris par de trop nombreux bals, par de trop grandes réceptions et que je ne savais où donner de la tête. La vérité c'est que j'ai à peine vu mes amis, que je ne fais guère plus la fête, la trouvant fade sans toi à mes côtés. Il m'arrive encore d'assister à des pièces et des opéras, d'écouter Lully, mais sans toi pour en discuter ensuite, l'intérêt est moindre. Même la présence d'Effiat ne suffit plus à me ramener un peu de joie. Pourtant le pauvre ne cesse de s'escrimer dans ce sens.
Il me faut arrêter de tourner autour du pot, si je me sens aussi creux, si j'ai l'impression que rien n'a de saveur, c'est parce que tu es absent. J'ai espéré vainement ton retour au printemps, je m'y suis laissé prendre en sachant combien les chances étaient faibles. Cela fait un an que tu n'es plus à mes côtés. Ceux qui disent qu'on s'habitue à tout avec le temps se trompent, je ne m'y habitue pas, je ne veux m'y habituer, je ne veux d'une vie sans toi à mes côtés !
La guerre viendra, et toi avec, mais quand exactement ? Mon frère m'en parle comme si c'était quelque chose d'imminent et je participe occasionnellement aux conseils qu'il donne avec Louvois. Mais je vois bien qu'il ne s'agit que de préparatifs. Je sais surtout que rien ne se fera sans que je sois marié.
C'est la dernière tocade de mon frère, me faire épouser une princesse bavaroise afin de nous assurer l'alliance avec un Électeur !
Oh je conçois parfaitement les arguments en faveur de ce choix. Nous aurons non seulement un passage jusqu'en Hollande et un support technique sur place, mais de surcroît cela donnera à mon frère un avantage face à l'Empereur : la possibilité d'avoir une voix lors des élections. Avantage non négligeable, il est certain ! Je comprends tout cela et pour autant, je m'en moque. Je me fiche même de la beauté de la princesse en question !
Car on la dit laide, sauvage, garçon manqué et sans grâce. Tous ses prétendants ont fui jusqu'à présent. Mais puis-je lui en tenir rigueur ? Je saisis parfaitement qu'elle n'ait envie de se marier, j'ai ressenti la même chose par le passé, et encore à cet instant, je redoute de plonger à nouveau dans cet enfer qu'est le mariage. Savoir qu'elle partage cette crainte me rassure, en quelque sorte.
Et puis, son caractère m'inquiète. Si elle fait fuir les hommes de la sorte, qu'aurais-je à subir au quotidien avec elle ? Qu'elle soit capricieuse ou indépendante, cela ne peut que raviver de mauvais souvenirs. J'ai pourtant demandé à mon frère de veiller plus que tout au tempérament de ma future épouse, qu'il influencerait pas seulement mon mariage, mais nos vies à la Cour. Où avais-je la tête ? Louis m'a-t-il écouté une seule fois ?
Je dois t'avouer que je suis désespéré, attendant comme un condamné qu'on me passe la corde au cou. En ce cas précis, ce sera la bague au doigt.
Je n'arrive plus à nourrir aucun espoir pour l'avenir. J'ai écouté d'une oreille mon frère me parler d'elle et j'ai acquiescé comme si j'étais d'accord alors qu'en fait, je rêvais de quitter le palais et la Cour. J'aimerais prétendre que j'ai encore envie de te rejoindre en Italie, mais la réalité est tout autre. Je n'ai le goût à rien, même plus aux rébellions ni aux aventures.
Voilà pourquoi je redoutais de t'écrire, je ne voulais que tu vois à quel point je me sens triste et seul, et que je fais semblant d'aller bien alors que plus rien ne va, que tout me paraît être gris comme le ciel à cet instant. Pas un éclat d'orage, pas de déchirure ou de grognement du tonnerre, rien, si ce n'est une accumulation de nuages sombres refusant d'éclater. En fin de compte, c'est peut-être cela le plus terrible, cette attente si cruelle et si longue.
26 août 1671, Versailles
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A l'ombre du Soleil
Tiểu thuyết Lịch sửRencontré sur le champs de bataille, le Chevalier de Lorraine a rapidement gagné le coeur de Monsieur, Philippe d'Orléans, le frère de Louis XIV. Mais cet amant insolent, indomptable et passionnant dérange à la cour, particulièrement son épouse jalo...