Chapitre 4 | Le carnet - Part IV

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− C’est normal, monsieur. Maxime et ses amis devront tout de même réaliser cent-vingt heures de travaux d’intérêt général.
J’étais soulagé de savoir que notre jugement s’arrêterait uniquement à une sanction de service public.
− Vous savez quels seront ces travaux, demandai-je, curieux.
− Chantier de restauration au château de Fontainebleau, répondit aussitôt le commissaire.
− Ça me va, je ferais tout ce qu’on me demandera.
− Tu as intérêt, grogna mon grand-père.
Un silence se fit dans la pièce, le commissaire avait l’air tout aussi stressé que mon grand-père. Nous n’étions vraiment pas doués pour recevoir. Je n’avais pas la moindre idée sur la manière dont je pouvais soutirer des informations à Véra. Il fallait que je sois le plus naturel possible et que j’y aille crescendo.
− Je suis vraiment content de pouvoir vous rencontrer. Vous avez donc travaillé avec mon grand-père au sein de la police si je me souviens bien.
− Oui, c’était un excellent préfet, j’ai beaucoup appris avec ton grand-père.
− Je n’ai aucun souvenir de lui en uniforme, rebondis-je.
− Je faisais en sorte de ne jamais faire entrer l’uniforme et l’insigne dans ma maison. Le travail devait rester dehors ou…
− Dans ton bureau super secret, coupai-je.
− C’est exact, nous avons tous besoin d’avoir un jardin secret, continua grand-père.
Sa réponse m’inspira une stratégie pour engager une conversation plus intéressée, je tournai mon visage en direction de Véra et avec un ton plein d’assurance, je me lançai : « Et vous, Véra, avez-vous un jardin secret ? »
Mon intervention semblait si déplacée, au vu des regards de mon grand-père et du commissaire, que je me mis spontanément à ricaner niaisement afin de faire passer ma question sous une mauvaise blague d’adolescent mal élevé. Heureusement, la principale intéressée me joignit dans mon malaise en pouffant de rire dans une serviette de table avant de répondre avec un très grand sérieux :
− Je soigne ceux qui sont faibles, je guéris ceux qui sont malades…
− Elle est médecin, compléta mon grand-père.
− Quel merveilleux métier ! Et où habitez-vous ?
− Ils habitent en Essonne, répondit grand-père, qui cherchait à brouiller les pistes.
− Je suis sûr qu’ils peuvent parler d’eux-mêmes ! Grand-père ! dis-je, en lui offrant un sourire hypocrite.
− Nous habitons à Fontainebleau, dans les souterrains…
Mon père et le commissaire se mirent à tousser très vigoureusement en se regardant l’un et l’autre.
− Vous habitez dans les souterrains, disiez-vous, c’est un lieu-dit de Fontainebleau ? m’exclamai-je.
− Oui, c’est ça, Maxime… tenta de corriger le commissaire Manda avant d’être repris par sa femme.
− Ce sont effectivement les souterrains de Fontainebleau, mon jeune enfant, et je n’en ai pas honte, dit-elle en adressant un regard franc à son mari. C’est… très différent, précisa Véra.
− C’est super atypique, j’adore ! Pourrais-je venir vous voir ? demandai-je, extrêmement curieux.
− Bon, nous allons devoir y aller, nous avons laissé notre fille chez sa nounou, et il se fait tard mine de rien, interrompit le commissaire, se levant promptement d’un sourire bref.
− Martin ? s’étonna la femme.
− Voyons, il ne faudrait pas dépasser l'heure pour la récupérer, l'heure c'est l'heure, mon cher ami, enchérit mon grand-père.
− Bah ! vous n’avez même pas terminé votre plat et il y a aussi le dessert ! répliquai-je, désemparé.
− C’est gentil Maxime, nous aurons l’occasion une prochaine fois, conclut Manda.
Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il se passait. Tout me paraissait étrangement bizarre et malaisant depuis qu’ils mirent les pieds à la maison. Quelque chose clochait et j’avais le sentiment qu’une telle occasion ne se reproduirait pas de sitôt. Les coudes posés sur la surface lisse de la table et l'estomac noué par l'anxiété, je repensai à ce que mamie Ada m’avait dit dans la serre : « Va et demande à Véra, elle te racontera tout ».
Depuis des années, j’avais tenté d’en découvrir plus sur mon passé et sur mon identité, mais mes efforts avaient toujours été vains. Les mains moites et le cœur battant, je ne pus m’empêcher d’user de zèle une ultime fois :
− Est-ce que vous avez connu mes parents ? suppliai-je de savoir alors qu’ils récupéraient leurs affaires.
− Maxime ! intervint mon grand-père qui me fusilla du regard.
Véra s’approcha de moi et se baissa à ma hauteur :
− Tu ne sais donc rien ? me demanda Véra en regardant vers mon grand-père qui l'ignorait.
− Dites-moi, s’il vous plaît, Véra, implorai-je.
− Mon tendre enfant, ta maman t’a aimé depuis le jour où elle a su qu’elle te porterait neuf mois durant.
C’était la première fois que j’entendais quelqu’un parler de ma mère de cette façon. Mes yeux se remplirent de larmes. Ces paroles me firent un bien fou, désormais je savais que ma mère m’avait aimé. C’était déjà énorme pour moi.
« Parlez-moi d’elle. Et de mon père aussi. Comment étaient-ils ? réclamai-je de savoir.
Véra posa délicatement sa main sur ma tête. La pièce se mit à tournoyer. Je me sentis vaciller… « et si je tentais de parler », mais les mots refusaient de sortir. Une vision me transporta tout à coup dans une sorte de cabane. Un homme venait de sortir de l’habitation et une femme était allongée sur un grand lit. Elle remit son bébé à une jeune fille. Le sol se mit à trembler, la jeune fille prit alors le bébé enveloppé dans un drap et quitta la chambre par une petite porte dissimulée au fond de la pièce. Une voix résonna dans mes oreilles : « Malum ». Je me sentis tomber à la renverse et je perdis connaissance avant même de toucher le sol.
− Que se passe-t-il ? demanda mon grand-père.
− Il n’est pas habitué à ces choses, dit la voix de Véra.
− Je vous avais prévenu. Occupez-vous de lui, vous êtes responsable de son état, s’énerva mon grand-père
J’entendais des voix, mais ne savais pas à qui les attribuer. J’étais allongé et j’ignorais si j’étais vraiment éveillé ou endormi. Je me redressai et entrouvris les yeux. Une bouffée de sueur inonda mon visage. Ce simple mouvement m’avait vidé de mes forces.
Le reste de la soirée fut très agitée par un rêve étrange :
Je me trouvais dans une forêt en train de courir à en perdre le souffle, comme si je cherchais à poursuivre quelqu’un ou quelque chose, et seule la lune éclairait mes pas rapides. J’errais ensuite tristement dans les sentiers obscurs de la forêt soudainement assombrie : les branches au sol se brisaient sous mon poids et les feuilles s’agitaient de plus en plus fort autour de moi, les arbres m’encerclaient, ils m’avaient capturé. Il y avait une centaine de directions différentes, mais n’étant pas capable de faire de choix réel, je me figeais, l’oreille tendue, à l’affût d’un bruit. Je vis enfin ceux que je pourchassais. Lana criait mon prénom et deux personnes vêtues de noir la transportaient, on aurait dit qu’ils ne touchaient pas le sol. Ils avançaient à une vitesse incroyable et me laissèrent en arrière avant de disparaître dans un arbre immense. Je hurlais de toutes mes forces, je n’avais pas réussi à sauver Lana. Je me suis ensuite retrouvé en plein milieu d’une cérémonie sacrificielle : huit personnes vêtues de noir pointaient un couteau chacun sur huit adolescents. Je reconnus Dan Mavinga, Antoine Planelle, il y avait aussi cette fille dont je ne connaissais pas le nom et Lana. Quant aux autres, je ne connaissais pas leur visage. Je me réveillai ensuite en sursaut

Marlavant - Le cœur de la forêt - T1Où les histoires vivent. Découvrez maintenant