Lettre LXXXI de Athénaïs à Monsieur.

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Philippe, tu ne croiras jamais ce qu'il vient de m'arriver ! Enfin, peut-être que si ! Cette vipère de Lauzun a joué à toi aussi des mauvais tours, mais celui-ci surpasse tous les autres ! Je me dois de te le conter, je ne veux surtout pas laisser d'autres le faire à ma place. De plus, je suis trop en colère et furieuse, je préfère t'écrire à toi que crier au scandale en public !

Ce diable de Lauzun nous a tous un jour humiliés, je suis persuadée que c'est lui derrière cette fameuse histoire des clés inversées. T'en souviens-tu ? Ton frère avait la vingtaine et devait retrouver l'une de ses maîtresses, mais il fut impossible d'ouvrir les portes, car il n'avait la bonne clé. Quand Louis m'a conté l'affaire, je lui ai aussitôt demandé où était Lauzun au moment des faits tant cela lui ressemblait. Eh bien figure toi, qu'il s'intéressait à la demoiselle et ne supportait pas que le Roi lui fasse la cour !

Cette affaire fut amusante, d'autant que ce ne fut qu'un contretemps pour Louis. Celle qui me concerne ne l'est aucunement, c'est une humiliation et une insulte cuisante. J'espère qu'il l'enverra pour de bon à la Bastille !

Pour que tu comprennes les tenants et aboutissants, il faut que je te conte toute l'histoire. Lauzun, comme tu le sais, est un ambitieux. Avoir mis la bague au doigt de ta cousine n'est qu'une de ses brillantes idées. Ce mariage secret a déjà bien agacé ton frère qui n'attend qu'une nouvelle provocation pour l'arrêter. Le comte cherchant une place importante avec un gros revenu a convoité le statut de grand maître de l'artillerie française. Cependant Louis n'a pas voulu le lui offrir, parce que Lauzun n'a pas les épaules pour un tel rôle. Louvois partage d'ailleurs cet avis. Mais voilà que le comte a insisté tant et tant que Louis par lassitude par lui a promis le titre.

Lauzun s'est vanté ensuite devant les ministres. Évidemment, ton frère n'a pas du tout apprécié et le lui a aussitôt retiré ! Humilié et mécontent, le comte m'a alors supplié de convaincre le Roi de changer d'avis. Je l'ai fait attendre, ne lui donnant ni espoir ni refus, et j'en ai parlé le soir même à Louis. Ne pensant qu'il convienne pour un tel poste, je l'ai dit à ton frère. Je nous ai cru seuls, mais Lauzun caché sous mon lit a écouté chacun des mots que nous avons échangés !

Furieux d'entendre que je ne le soutiens pas autant qu'il le pense, il m'a injurié et humilié en public ! J'en suis tombé mal. Le Roi en l'apprenant a demandé des explications à Lauzun, le ton est monté et Louis a jeté sa canne par la fenêtre en disant qu'il refuse de battre comme plâtre un gentilhomme. Ce à quoi j'aurais bien répondu qu'il n'y a aucun risque avec Lauzun, car il n'a rien d'un gentilhomme ! 

L'affaire aussi incroyable qu'elle puisse paraître est hélas vraie de bout en bout. Je ne t'ai pas conté tous les sordides détails, je doute qu'ils vaillent le coup d'être partagés et je préfère garder encore le peu d'intimité qu'il me reste après cette histoire.

Louis m'a dit qu'il enverra Lauzun à la Bastille, ce que je ne peux qu'approuver. Cela fait trop longtemps qu'il ne montre aucun respect, pas même le Roi. Bien sûr, il a amusé ce dernier, sinon le comte y croupirait déjà. Mais l'amusement a assez duré et la liste des humiliations qu'il a provoquée est devenue bien trop longue.

Ainsi, toi aussi tu seras vengé. Avec son époux enfermé, ta cousine sera seule et demandera sans nul doute au Roi d'annuler son mariage, ce qu'il fera avec un grand plaisir ! N'est-ce pas la plus douce et la plus savoureuse des vengeances ? Je sais que tu n'es pas rancunier, mais moi je m'en réjouis et je suis bien aise que la justice vienne enfin.

PS : j'ai oublié de te féliciter pour ton mariage. La nouvelle Madame a l'air charmante. Elle est si étrangère à nos manières et à nos coutumes que ce sera des plus divertissant de la voir évoluer en notre Cour.

24 novembre 1671, Saint Germain

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