Je hais les pigeons.
Je pense à titre personnel que c'est une bonne phrase d'accroche mais il se pourrait que je me trompe. Je sais que dans tout les cas, tu vas continuer de lire. La curiosité ? Bien évidemment. Après tout cette lettre te concerne directement.
Je ne suis pas très à l'aise avec les missives, j'essaie en parallèle de trouver des synonymes pour m'efforcer de rendre le tout plus agréable mais je préfère largement la lecture et ça, tu l'as bien compris à force. Je ne fais que ça « lire », je lis les choses et les gens. Pour être honnête, si je suis si égoïste et antipathique avec les autres c'est tout simplement parce que les personnes du monde entier m'apparaissent comme des livres. Vous êtes des livres aux couvertures fades et sans intérêt dans la grande bibliothèque de ma vie mais quelques fois, il m'arrive de trouver que des couvertures se démarquent des autres. Ce sont des gens comme toi qui se démarquent ainsi et ça peut sonner pour certains comme une vieille métaphore risible et pathétique pour dire que je te trouvais simplement très jolie mais je sais que toi, tu le sais. Tu le sais que je vois le Monde de cette manière et c'est pour ça que tu veux rester. Mais moi je ne le veux plus, je n'arrive plus à te supporter.Je ne pense pas me tromper en disant que j'étais éperdument amoureux de toi à compter du moment où j'ai ouvert ton livre. Tu me plaisais énormément et j'ai pu apercevoir l'humain derrière cette première de couverture, chose dont je suis généralement incapable malheureusement mais, grâce à toi, j'ai vécu des moments formidables. J'ai même cru que tu n'allais jamais m'accepter, j'ai passé des instants insoutenables en pensant à comment est-ce que j'allais t'aborder et te demander de sortir avec moi depuis ce jour où tu étais entrée dans ma boutique pour faire empailler l'un de tes animaux. Tomber amoureux en hiver devrait être interdit, c'est un sentiment qui te ronge les os et qui te noie dans de la neige poudreuse. Au final, on vivait les mêmes choses : Toi dans ton appartement merdique, sans chauffage, transit de froid sous tes dizaines de couches de vêtements et moi, dans mon lit, qui coulait dans les profondeurs glaciales de la peur d'un amour non-réciproque et ce malgré la chaleur de la pièce. J'avais ce doux sentiment d'être si proche de toi dans cette aridité climatique et cela ne me déplaisait pas, bien au contraire.
Nous avons fini par sortir ensemble après quelques stratagèmes très peu subtils de ma part. Il consistait à simplement te dire de but en blanc des phrases qui me venaient en tête, celles qui exprimaient ma passion presque obsessionnelle que j'avais envers toi, tu t'en rappelles bien sûr ? Tu n'arrivais pas à encaisser la gêne pour pouvoir me répondre et je t'avais donc donné mon adresse pour que tu me transmettes ta réponse ainsi. Ce dont je me rappelle surtout c'est avec quelle ferveur le désir que j'avais pour toi me consumait mais, je me devais bien évidemment de rester patient en constatant à quel point cela ne te tentait pas. Tu étais bien trop occupée chaque jour pour ça. Les jours passaient et je n'étais qu'un homme qui naïvement avait pu penser par le passé qu'uniquement savoir que tu étais à moi m'aurait amplement suffit mais non, ça ne l'était pas. Je souhaitais exprimer un peu plus ardemment mes sentiments.
J'avais trouvé une solution : les psilocybes guatémaltèques. Et dire que tu avais accepté de me suivre dans cette histoire et que tu avais mangé cette girolle en t'émerveillant de savoir que tu allais halluciner. C'était hilarant et, après la période de nausées qui précédait les effets psychotropes du champignon, tu t'étais mise à pousser des petits cris d'excitation en épiloguant longuement de la couleur rouge sang de mon canapé. Nous étions en train de vivre conjointement un trip extérieur, mon sol s'était transformé en lac gelé d'où l'on pouvait voir les vestiges d'un navire qui avait coulé il y a de ça cent ans. On ne voyait pas les mêmes choses et j'étais même envieux de te voir pucelle de ce sentiment euphorique qui te submergeait. « Pourquoi est-ce que d'un coup le Monde est si beau ? », c'est ce que tu m'avais demandé. Redécouvrir le monde avec les yeux d'un bébé mais la maturité d'un adulte avec toi m'avait rendu heureux. Entre deux tirades philosophiques sur notre éveil psychique, nos gestes et nos manières se faisaient plus concupiscentes et nous étions déjà en train de nous dévêtir. Tu m'avais demandé si j'avais déjà fait une telle chose en étant défoncé et je t'avais dis « oui » mais, je te le dis maintenant, c'était faux. Enfin peu importe ? Dans mon esprit embrumé mais à la fois d'une clairvoyance euphorique accrue allait enfin pouvoir se ponctuer cette longue phrase, celle de mon amour couplé au désir charnel que j'éprouvais pour toi. Jusqu'au moment où je senti une sensation étrange au contact de ta peau devenue soudainement translucide. Tu étais de l'eau, c'était d'une désillusion terrible et je suis bien heureux d'enfin pouvoir te partager mes ressentis. J'avais beau essayer de comprendre, tu devenais de plus en plus fluide et j'en paniquais presque pendant que toi, tu t'étais prise d'admiration envers une de mes feuilles de facture posée sur la table basse, c'était une scène très étrange après réflexion.Je me rappelle de mon tout premier trip. Il s'était déroulé dans un restaurant. J'étais assis seul à une table, en plein délire et juste en face de moi, une table plus loin se trouvait un homme avec une sacoche à motif pied-de-poule violet et jaune. C'était la chose la plus immonde que je n'avais jamais vu, j'aurai voulu crier à ce type « BRÛLEZ MOI ÇA ! » en lui arrachant cette horreur des mains mais je me faisais violence, on m'aurait arrêté sur-le-champ. Je me rappelle que j'en avais même les larmes aux yeux et que je pensais, avec autant de lucidité qu'un philosophe des Lumières que si cette sacoche pouvait être la personnification de quelque chose, elle serait l'allégorie de toute la noirceur du genre humain. Je haïssais cette babiole de tout mon être et je détestais cet homme ainsi que sa stupidité de m'infliger la vue d'une bagatelle pareille. L'insolent.
Ce sentiment exécrable pendant ce Bad trip était horrible alors, imagine simplement ce que j'ai pu ressentir lorsque j'ai vu que ma dame, sous ses couches de vêtements n'avait qu'un corps aqueux intangible ? Toi, tu riais et tu m'avais dit de me rhabiller, ce que j'avais fait tout en nageant dans mes pensées kaléidoscopiques qui me ramenaient sans cesse à ma frustration.Si le destin refusait qu'on fasse l'amour comme deux amants fougueux alors je m'en accommoderai, c'est ce que je m'étais dis. Je trouverai un autre moyen aussi fort pour te couvrir de ma tendresse et me le prouver aussi. Je trouvais à l'époque que tu étais presque en accord avec ton homonyme thébain car tu aimais mais c'était presque avec piété et pourtant tu n'étais pas aussi croyante que ça. C'était peut-être aussi pour ça que j'adorais ton prénom et le personnage éponyme qui inspira tes parents des siècles plus tard. Toi tu le détestais et il fallait dire qu'en remontant un peu l'histoire des géniteurs dont le personnage en étant la postérité, ça pouvait être très dur à porter. Mais fort heureusement pour toi, aucun gamin ne pouvait connaître Œdipe et les prénoms de ses enfants. Dans le cas contraire, l'enfant était assez mature pour ne pas en rigoler.
Antigone, malheureusement ce jour fatidique arriva. Depuis lors, je n'ai cessé de m'éloigner de toi sans trouver le temps de rompre. Tu me trouvais bizarre, enfin, bien plus que d'ordinaire et je ne te fournissais aucune explication mais c'est aujourd'hui, dans cette lettre que je te la dirai. En vérité Antigone, je déteste les pigeons bien plus que les ascenseurs, et bien plus que cette sacoche avec ses effroyables motifs pied-de-poule violet et jaune que j'ai haï avec tant de force. J'exècre ces êtres d'une telle puissance qu'il m'arrive parfois au boulot de complétement bâcler la naturalisation de ces volatiles stupides. Il n'y a pas de véritable origine à cette haine, je les trouve seulement insolentes de voler et de se permettre de déféquer sur les gens avec une telle précision. Pour qui se prennent-elles ? En plus de pourrir nos rues, elles pourrissent la dignité des passants, non pas que je m'en soucie réellement mais ça ne me donne qu'une raison de plus à ma colère. Rachel pense que j'ai un complexe d'infériorité vis-à-vis de ces « braves bêtes », moi je pense seulement qu'ils sont mes ennemis naturels. Je me réjouis de les voir morts, tués sous les roues des véhicules insouciants et les imaginer pourrir me fait un bien fou. Ces bestioles ne servent à rien si ce n'est qu'à se pavaner elles et leur supériorité illusoire.
Tu dois comprendre où est-ce que je veux en venir à force, ou alors pas du tout. Un jour, lors d'une balade au parc toi et moi, l'un de ses moineaux à embouer ton fin visage au moment où je m'y attendais le moins. Mon cœur en a fait un bond tant la surprise était folle et c'est en te regardant, souillée maintenant de leur malveillance qu'il se produisit quelque chose au fond de moi : ces choses t'avaient eu mais pas moi. Elles t'avaient eu et t'avaient humilié mais tu avais l'air d'en avoir rien à cirer mais pourtant, pour moi, c'était d'une importance capitale ! Elles avaient terni à tout jamais quelque chose chez toi, une chose que je ne saurais dire.Tu dois sûrement me prendre pour un malade, un fou et un clochard d'avoir perdu mes sentiments pour cette raison et de te quitter comme ça mais malheureusement, je ne pense pas que tu puisses comprendre un jour. Je ne t'aime plus et je ne peux plus te voir en sachant que ces oiseaux de malheur t'ont eu. Elles ont gagné quelque chose sur moi et c'est intolérable, ça m'énerve profondément. C'est pour ça Antigone que je vais exécuter ma dernière preuve d'amour celle qui est et sera aussi puissante que les ébats que nous n'avons jamais eu ensemble. Je vais mettre le feu à la Grande Volière de Paris.
Tu peux me haïr de toutes tes forces mais pendant ce laps de temps, considères cette preuve comme si elle venait du passé.Cette lettre et cet incendie sont et seront nos dernières prises de contact. Ne cherche pas à me joindre.
Morgan.
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Columbidae
General FictionJuste un récit épistolaire sur un homme qui confie ses dernières reflexions à une personne qui lui était chère.