Chapitre 8

24 0 0
                                    


Les palmiers, le sable et l'Océan Indien sont désormais loin derrière ; pourtant ils ne manquent pas à Maeve, qui a trouvé un nouveau refuge et ainsi, une nouvelle étape à sa quête de vérité, dans un coin bien moins reculé du monde que l'île du défunt Hermogène. Désormais, la jeune femme a établi son repère en Louisiane ; 511 kilomètres à l'est de Houston, 966 kilomètres au sud de Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans suit un méandre du Mississipi qui traverse la ville de part en part. Même si elle avait entendu parler de cet endroit à de nombreuses reprises, Maeve n'avait pas pensé qu'elle aimerait autant l'ambiance qui s'en dégage, ce mélange d'esprit musical et de mysticité qui est si propre à cette ville particulière. En balade au cœur de la ville, elle dépasse tour à tour des groupes de musique jazz et des vieilles femmes devant leurs cartes de tarot, cible préférée des touristes venus en grande partie pour retrouver l'atmosphère des sorcières de la divination et de la magie vaudou.

Après de longues minutes à profiter de l'air du soir, bien plus frais et supportable que celui de Malé, Maeve se résout à entrer dans l'un des bars qui plante son décor devant elle ; bien loin d'égaler les autres bars du coin en termes de lumières, de bruits et de foule, elle jette son dévolu sur ce petit pub aux murs extérieurs noirs et à la devanture ternie par le temps. Elle y entre d'un pas décidé et, dès la première seconde à l'intérieur, elle sent qu'elle a trouvé le bon endroit. Elle peut le ressentir, au fond de son âme ; cet endroit regorge de magie.

Discrète, Maeve choisit de prendre place dans un coin reculé du pub, prenant à cœur d'observer depuis son siège à l'angle de la pièce le moindre des mouvements alentours. Entre les tables rondes en vieux bois de chêne et les fauteuils rouges usés, mais sûrement très confortables autrefois, elle voit déambuler quelques serveurs habillés tout de noir et blanc. Sur la scène au centre de la pièce, ronde pour permettre à chaque spectateur d'avoir une part du gâteau, passent les uns après les autres des groupes ou des musiciens indépendants prêts à donner leur âme pour obtenir une seconde de gloire. Crowley trouverait beaucoup de clients dans cette ville, Maeve en est certaine. Quoiqu'il en soit, la plupart du temps, des musiciens qui ne semblent pas se connaître rejoignent la scène l'un après l'autre pour improviser ensemble, ce qui plaît à Maeve. Elle aime l'ambiance de la Nouvelle-Orléans, je vous l'ai dit ; et la musique, le jazz aux inspirations africaines et françaises en particulier, en est une partie essentielle.

Alors qu'elle a légèrement perdu sa concentration, absorbée par de nouveaux venus au centre de la scène, Maeve sent un léger frisson parcourir le long de sa colonne vertébrale et elle ramène instinctivement la tête vers sa propre tablée. Une femme est venue s'installer devant elle, une femme à l'allure tout à fait unique et exceptionnelle. La Nephilim n'a jamais vu personne qui lui ressemblait par le passé. La première chose que remarque Maeve, ce sont les tatouages qui habillent ses mains ; des crochets de serpents, des plumes d'oiseaux - on dirait celles d'un corbeau - mais également un œil, en plein centre de la paume droite de la femme, et toutes sortes de petits symboles sur chacun de ses doigts. Le reste du corps de la jeune femme est couvert par de longs voiles plus ou moins opaques, tous dans les tons bruns, rouges et noirs. Son visage, quant à lui, est loin d'être commun. La femme, à qui il semble impossible de donner un âge, a la peau foncée et les yeux d'un bleu perçant, presque blanc tant il est clair. Ces yeux fixent Maeve, dans une expression que cette dernière n'arrive pas à analyser. La femme devant elle a à la fois l'air extrêmement sereine, et profondément dangereuse.

- J'ai entendu que tu me cherchais.

Maeve continue de regarder la femme devant elle, la tête légèrement penchée.

- Ah oui ? demande-t-elle. Qui vous l'a dit ?

A cette question, l'interlocutrice de Maeve esquisse un sourire malicieux et regarde ses mains, d'un geste faussement distrait.

- Oh, répond-elle, mon petit doigt.

Puis, elle redresse la tête et tend la main droite en direction de la Nephilim. Celle-ci, méfiante, regarde son interlocutrice les yeux plissés.

- Je m'appelle Reine, lui dit celle-ci. Reine Laveau.

Lorsque ces mots sortent de sa bouche, Maeve tend la main afin d'accepter l'étreinte de la sorcière. Reine Laveau, descendante directe de la grande prêtresse vaudou Marie Laveau, l'une des plus grandes sorcières ayant jamais foulé cette terre. En effet, Maeve la cherchait. Elle aurait dû se douter que la famille Laveau ne ressemblerait pas à l'image que les livres d'Histoire, pour peu qu'ils la mentionnent, en ont dépeinte. Aussi elle tente de se détendre, malgré l'étrangeté de la situation. Elle pense, un court instant, à son père ; que dirait-il, s'il savait qu'elle s'apprête à faire affaire avec une Sorcière Vaudou ? De toute manière, elle n'aura pas l'occasion de le savoir. Aussi, elle se redresse sur son siège et avance le visage plus près de Reine, afin que leurs échanges restent confidentiels.

- J'ai besoin de votre aide, dit-elle à voix basse.

- Hm hm, répond Reine.

Aussi, celle-ci approche sa main droite et ses longs ongles noirs du bras de Maeve, qu'elle effleure dans un frisson. Maeve voit les yeux de Reine virer au plus pur des blancs, une seconde seulement mais suffisamment longtemps pour qu'elle puisse le voir avec certitude. Ensuite, Reine recule légèrement et sourit à Maeve.

- On dirait que tu as perdu une partie de ton âme. Tu devais être très puissante, autrefois. Aurais-tu vendu tes services à un démon de l'Enfer ?

- Non, répond directement Maeve. Non, ce n'est pas ce qui s'est passé.

Une fois de plus, Reine met de la distance entre sa cliente et elle-même, tournant même la tête vers la scène pour observer des nouveaux venus y prendre place.

- Tu sais, joli cœur, reprend-elle, tout a un prix. Surtout avec la prêtresse vaudou Reine Laveau.

- Je suis prête à tout, souffle Maeve.

Voilà qui intéresse Reine. Celle-ci arque un sourcil de surprise, un œil interrogateur quant à toute cette situation. Maeve, quant à elle, ne ressent pas le besoin d'entrer dans les détails. Elle va droit au but, cherchant à captiver Reine, suffisamment du moins pour que celle-ci accepte de lui venir en aide ; si toutefois elle en est capable.

- J'ai tout perdu, dit-elle, tout ce que j'avais. Un vieux Sorcier croulant de l'époque Antique m'a maudite ; lorsque j'ai voulu lever la malédiction qu'il m'avait jetée, l'artéfact du Sorcier m'a arraché mes pouvoirs, ainsi que l'essence divine que je tenais de mon père, la seule famille qu'il me reste. J'ai perdu mes liens avec le Paradis, avec ma famille, avec la personne que j'étais. Alors je pensais chaque mot, Reine Laveau : pour récupérer ce qu'on m'a volé, je suis prête à tout.

Reine reste silencieuse, un bon moment. Elle regarde Maeve de haut en bas, une nouvelle fois d'un air que la jeune femme ne saurait analyser. Puis elle se tourne en direction du serveur le plus proche, qu'elle intime de venir. Elle commande un verre de vin rouge puis, une fois l'homme au costume noir et blanc reparti, elle récupère dans son sac une petite carte de visite cartonnée qu'elle tend à Maeve sans plus de cérémonie.

- Retrouve-moi à cette adresse, demain matin au lever du soleil. Je verrai ce que je peux faire pour toi.

- Merci.

- Ne me remercie pas ; pas encore. En attendant, va-t'en et laisse-moi savourer ce verre. Nous aurons tout le loisir de discuter demain.

Maeve ne se fait pas prier ; elle ne connait pas Reine Laveau, si ce n'est par l'ampleur de sa magie et de ses pouvoirs. Elle se relève donc de son siège rouge, silencieuse, et salue la sorcière d'un mouvement de tête tout aussi silencieux avant de laisser derrière elle ce bar, sa musique et toutes les personnes peu fréquentables qu'elle devine s'y trouver.

La Voie des Anges - Partie Finale (A Supernatural Story)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant