Les sabots des chevaux martelaient le sentier. La pluie de la veille avait rempli les ornières de flaques boueuses, mais cela n'arrêtait pas les cavaliers. Les sapins défilaient à toute allure autour d'eux. Le prince Jaspe respirait à plein poumon l'odeur résineuse du sous-bois. Il était bien décidé à profiter à fond de cet instant de liberté.
Ce matin-là, il n'avait emmené avec lui qu'une suite réduite. Ferris et Grès maintenaient sans peine le rythme effréné qu'il leur imposait. Leurs capacités d'équitation et leur loyauté à toute épreuve constituaient les principales raisons pour lesquelles il les avait choisis. Leur discrétion, également. Il n'avait aucun désir que toute la cour discute des escapades matinales du prince héritier et que son père vienne lui reprocher de ne pas s'entourer d'une escorte conforme à son rang. Qu'on le laisse profiter d'un peu d'intimité !
Il aurait été, de toute façon, bien difficile de taxer le jeune prince d'égoïsme.
En effet, dès son lever, lorsqu'il avait été saisi d'une envie irrépressible de prendre l'air hors du palais royal, il n'avait pu se résoudre à une banale promenade. Il s'était fixé un but, et celui-ci n'était plus très loin.
La forêt de sapins qui bordait le sentier s'était clairsemée et laissait apercevoir la campagne environnante.
— Nous approchons, Votre Altesse ! cria Ferris derrière lui.
Jaspe hocha la tête. Quelques instants plus tard, il poussa sa monture vers le talus. Ses yeux gris étincelèrent d'excitation lorsque l'animal bondit hors du chemin. Les chevaux écrasèrent avec enthousiasme l'herbe humide. Les cavaliers se baissèrent sur leur encolure pour éviter les branches basses et quelques aiguilles s'accrochèrent à leur pelisse. Ils sautèrent un fossé qui charriait encore une eau boueuse.
Avoir un but n'empêchait pas de prendre quelques libertés avec la trajectoire.
Laissant la forêt derrière eux, ils gravirent une colline verdoyante. Arrivé à son sommet, Jaspe marqua une courte pause. Un fleuve sinuait en contrebas au milieu des bosquets de saules et de peupliers aux feuilles dorées.
Le prince héritier talonna son cheval et le lança droit vers les hommes qui s'activaient sur les berges. À mesure qu'ils s'approchaient, les cavaliers constatèrent les progrès des travaux. Les six piles du pont émergeaient déjà des flots écumeux. Un solide échafaudage de bois supportait l'avancement de l'édification de la première arche. Jaspe sourit avec fierté.
Ce serait le pont le plus moderne du royaume, construit avec les toutes dernières techniques. Son tablier serait assez large pour laisser deux charrettes se croiser sans risque. Il avait dû batailler ferme pour que son père accepte de se lancer dans un tel chantier, aussi s'en considérait-il comme directement responsable.
Au pied de la colline, les cavaliers rejoignirent la route qui menait au fleuve. Jaspe stoppa son cheval et démonta à côté d'un tombereau de pierres taillées que les ouvriers étaient en train de décharger. Il souleva sa toque en velours bleu pour essuyer la sueur qui perlait à son front et passa machinalement une main dans ses cheveux blonds coupés court.
Alerté par le bruit des sabots, le contremaître, un petit homme sec et nerveux, se précipita vers les visiteurs pour les chasser. Il s'arrêta net en reconnaissant le prince. La panique traversa son regard. Il ôta son bonnet avec empressement et multiplia les courbettes.
— Votre Altesse, nous n'avons pas été prévenus de votre arrivée ! Je vais rassembler les ouvriers, que vous puissiez les passer en revue. Nous allons faire de la place pour votre suite.
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Conte de l'Aube et du Crépuscule
خيال (فانتازيا)"Il était une fois deux royaumes, en guerre depuis des siècles. Deux royaumes que tout opposait sinon les souffrances nées du conflit. Il était une fois un roi et une reine, las de la guerre. Un roi et une reine qui surent mettre de côté la rancœur...