"Marcher n'a rien d'agréable. Tout ton poids repose sur deux appendices chancelants, et tu as l'impression que le sol veut t'engloutir à chaque pas. Heureusement, j'ai pu m'entraîner par courtes sessions. Ta mémoire corporelle devrait rester intacte, donc avec un peu de chance, tu ne ressembleras pas à un éléphanteau maladroit quand tu te rendras au palais."
Journal de l'Autre - Chapitre 2
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Shae laissa échapper un soupir de soulagement en apercevant finalement la maisonnette. Ses murs de bois sombre semblaient fusionner avec la canopée. Le ciel se teintait déjà de pourpre, et elle était soulagée d'avoir atteint son objectif avant la nuit, même si elle n'était pas encore assurée de ne pas devoir dormir au milieu de la jungle. Une expérience qu'elle préférait éviter, car la dernière s'était résumée à une nuée de moustiques qui avaient dévoré sa peau et une rencontre avec l'un des serpents les plus dangereux de la région. Heureusement, l'animal avait probablement été plus effrayé par la confrontation que Shae elle-même.
Elle avança résolument vers la cabane isolée et poussa le rideau de perles formant la porte d'entrée. L'endroit était exigu. Une odeur de cumin imprégnait la pièce, émanant d'une casserole en terre cuite devant laquelle se tenait une femme âgée aux cheveux gris attachés en chignon. Shae posa un pied sur les tapis tissés qui recouvraient le sol de terre battue.
— Excusez-moi, demanda Shae, vous êtes Meera ?
La vieille femme se retourna et scruta la nouvelle venue de la tête aux pieds. Shae serra les lèvres sous cette inspection. Elle savait que son apparence et ses origines suscitaient souvent des réactions, car les ondins étaient encore très peu nombreux à vivre sur ces terres. Avec ses cheveux d'un roux profond, sa peau laiteuse et ses yeux verts, elle se démarquait des jivaranais aux peaux mates et aux cheveux aussi sombres que leurs yeux.
— Qu'est-ce que tu lui veux ?
On l'avait prévenue que l'accueil ne serait sans doute pas chaleureux, mais au moins elle n'avait pas été immédiatement chassée. Elle avait appris que la vieille ermite n'aimait pas qu'on lui fasse perdre son temps, aussi décida-t-elle de ne pas tourner autour du pot.
— J'aimerais que vous soyez ma chaperonne pour la cérémonie royale à venir.
La surprise écarquilla les yeux ridés de la vieille femme et un rire s'échappa instantanément de ses lèvres.
— Qui t'a mis cette idée absurde dans la tête, jeune femme ?
Moi-même, visiblement... se retint-elle de répondre.
— Je sais que seules les familles qui ont reçu une broche d'émeraude peuvent présenter une potentielle épouse. Cela fait cinq jours que je parcours les rues de Jivaran, mais la plupart ont déjà une candidate pour le frère du raja.
Meera la considéra avec une expression que Shae n'arrivait pas à déterminer, oscillant entre l'ennui et la curiosité.
— Je sais également que vous n'avez aucun intérêt pour ce rituel, ni pour les cent pièces d'argent promises à la famille victorieuse, mais j'espérais tout de même que vous pourriez m'aider.
— Tu es bien renseignée, donc tu sais que tu perds ton temps. Allez, oust, sors de chez moi, je suis occupée. Et si tu veux un conseil, renonce à cette idée stupide.
La vieille femme lui tourna le dos et reprit sa tâche près des fourneaux. Shae remarqua les étagères bancales remplies de vieux livres abîmés dans un coin de la pièce. Les informations qu'on lui avait fournies étaient correctes. Elle sortit un ouvrage de son sac et le plaça devant elle. La vieille femme jeta un regard curieux sur le côté.
— J'ai rencontré l'une de vos anciennes élèves, Shanti Chopra. Elle m'a demandé de vous remettre ceci. C'est un recueil de poèmes, le sien. Apparemment, il connaît un certain succès.
Meera ne put s'empêcher de passer ses doigts sur la couverture. Elle resta silencieuse un moment, perdue dans ses souvenirs, puis déposa le livre sur ses étagères déjà remplies.
— Merci pour l'ouvrage, mais ça ne change rien.
— Shanti m'a parlé de vous avec beaucoup d'affection. Je sais que c'est grâce à vous si les femmes de ce pays peuvent aujourd'hui suivre des cours universitaires.
— Alors tu comprendras pourquoi je refuse de participer à une cérémonie si archaïque.
— Je comprends votre position... C'est une cérémonie archaïque, nous sommes d'accord. Mais elle donne quand même accès à une position importante. Je crois aussi qu'il est crucial d'agir de l'intérieur pour faire bouger les lignes. Et imaginez si, moi, je suis choisie. Parfois, les symboles ont autant de poids que les actions.
Sur le chemin qui avait meurtri ses jambes et ses pieds encore frêles, Shae avait réfléchi aux propos qui pourraient toucher la vieille femme. Les grandes causes sociales étaient bien le dernier de ses soucis, et elle culpabilisait un peu à l'idée de mentir à cette vieille femme sur ses véritables ambitions, mais elle n'avait pas le choix.
— Tu es une idiote idéaliste si tu crois vraiment que devenir une concubine changera quoi que ce soit.
— Me servir de chaperonne ne vous coûtera rien, et si je suis sélectionnée, vous pourrez faire ce que vous voulez de l'argent récolté. Laissez-moi au moins une chance de vous convaincre. Donnez-moi deux jours. Pendant ce temps, je peux nettoyer, récolter du bois, entretenir votre jardin... Gratuitement. Et si vous refusez toujours après ce temps, je partirai.
Meera laissa échapper un long soupir.
— Tu ne vas pas me laisser en paix, hein ? se lamenta Meera.
Shae répondit par un sourire.
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Écume d'été
FantasyShae est une ondine qui, pour se libérer d'un destin funeste, a troqué ses souvenirs contre une paire de jambes. Guidée par un journal énigmatique, elle doit infiltrer les intrigues du palais de Jivaran pour atteindre son objectif et se soustraire à...