Lord Alastair Hyde

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Alastair, comme toutes les nuits, rangeait méticuleusement son attirail après une nouvelle journée de travail qui s'était prolongée jusque tard dans la soirée. Il aimait l'ordre, l'organisation.

Il aimait cela autant qu'il avait aimé, jadis, le chaos.

Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place ! Cela avait été l'un des crédos de son père, avant de devenir le sien.

Le poste de radio, après une courte page de publicité qui vantait une lessive qui lavait plus blanc que blanc, ce qui était, pour notre ami légiste, parfaitement impossible d'un point de vue purement scientifique, reprit le cours de son programme « French Musique ». Les premières mesures d'une nouvelle chanson, qui sonnait vieillot, débutèrent.

Alastair écouta le refrain avec attention :

« ... un frigidaire, un joli scootère, un atomixère, et du Dunlopillo,

Une cuisinière, avec un four en verre,

Des tas de couverts et des pelles à gâteau !

Une tourniquette pour faire la vinaigrette,

Un bel aérateur pour bouffer les odeurs,

Des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres,

Un avion pour deux, et nous serons heureux ! »1

Il pouffa dans ses moustaches en accroche-cœur dont il était très fier. Ah, ce bon vieux Boris Vian, quelle imagination débordante ! L'artiste français du XXème siècle, prolifique et véritable touche-à-tout qu'il avait eu la chance de se voir produire lors de concerts de jazz endiablés dans les années 1940, était mort si jeune, hélas. Enfin, techniquement, il n'était pas encore mort, si on veut être tout à fait précis. Il n'était même pas encore né, d'ailleurs, à la période où se passe notre histoire !

Cette chanson lui inspira une version alternative, qu'il improvisa en français dans le texte, en grand francophile averti, tandis qu'il s'affairait à ranger son matériel avec sa légendaire rigueur quasi militaire :

« Une paiwre d'écarteurs, une scie circulaiwreuh,

Pour couper les grands os,

Des tas de scalpels et des compwresses stéwrileuh,

Pour twrituwrer les boyaux !

Toutes sortes de pinces, et un costotome ! »

Très fier de sa prose, il éclata d'un rire tonitruant qui résonna dans tout le laboratoire. Il était d'humeur poète ce soir. Alastair toisa l'homme, un grand échalas d'un blond presque gris, qui gisait sur sa table cette nuit-là, et se demanda s'il aurait ri à son trait d'humour.

Il y réfléchit un instant, et supposa finalement, que non. Rien n'est drôle, lorsqu'on est nu et vulnérable, face à un homme dont on sait qu'il va mettre fin à votre existence l'instant d'après !

***

Ce soir-là, Alastair avait décidé de laisser la main à son nouvel assistant, le dénommé George Wright, histoire de voir comment celui-ci s'en sortirait. Il réfléchissait à l'éventualité de l'introduire prochainement au Club, mais il devait encore apprendre à le connaître. Il devait être parfaitement sûr du pedigree de ses nouveaux membres, la sécurité de tous en dépendait.

Il dégageait une odeur remplie de confiance et de sérieux, d'un magnifique bleu outremer, ce qui avait poussé Alastair à lui permettre l'accès à son laboratoire dès son premier jour. Sans compter qu'il lui avait été recommandé très chaleureusement par son vieil ami sir Harold Clifford, qui jouait au bridge avec l'oncle du jeune homme. D'habitude, les assistants étaient relégués à la paperasse et au ménage pendant quelques semaines, le temps à Alastair de statuer sur leur sort professionnel. Toutefois, il sentait que le jeune Wright possédait un grand potentiel qu'il lui tardait d'explorer.

Pour la séance de ce soir-là, la nouvelle recrue, à qui il avait laissé carte blanche, décida, contre toute attente, de sélectionner une station de radio moins conventionnelle que le choix habituel de son professeur.

" Don't stop me noooow ! "

« Naaaoooooonn ! »

« Comme ceci, Wright, n'hésitez pas à resserrer les liens, vérifiez que les quatre membres sont bien attachés. Là. Fort bien. Poursuivez. »

" ... If you wanna have a good tiiime, just gimme a caaall ! "

« À l'aiiiiiide !! »

« Si vous voulez le bâillonner, faites-donc ! Cela peut être un peu intimidant, au début, de les entendre hurler de la sorte. Je comprendrai si vous préférez procéder ainsi. »

"Don't stop me now, 'cause I'm having a good time, I don't want to stop at aaaall..."

« Arrêteeeeez !! »

" Yes, I'm havin' a good time, I don't wanna stop at aaaall...!"2

« Aaeuurghhh... »

« Fort bien, Wright. Voilà, vous pouvez maintenant inciser la jugulaire sans crainte que notre ami ne se rebelle, et insérer la canule. Vérifiez l'étanchéité du tube avec celle-ci. Deuxième étape, ensuite : assurez-vous, avant d'inciser, que vous êtes bien dans la fémorale. Palpez l'aine. Excellent. Maintenant, pas d'hésitation, un coup net ! Allez-y ! »

George n'avait pas tremblé, malgré le stress des premières fois et la peur de décevoir son modèle. De plus, la dimension musicale de l'exercice avait été un brin perturbante pour lui qui n'avait encore jamais expérimenté les voyages dans le temps, et par voie de conséquence, les étranges musiques du futur qui sortent d'une petite boîte, aussi puissantes qu'un concert des Vauxhall Gardens londoniens.

« Mes félicitations, George, pour un débutant, vous vous en êtes très bien sorti. Vous ferez sans aucun doute honneur à la profession. »

« Merci, sir. J'ai passé un moment très agréable et extrêmement instructif en votre compagnie. Un brin déroutant et absurde, mais tout à fait plaisant en fin de compte. J'espère que vous m'autoriserez à poursuivre mon apprentissage avec vous. Vos conseils valent de l'or. Pensez-vous, ajouta-t-il après une pause, que je pourrais prochainement vous accompagner dans vos voyages ? »

« Nous verrons cela, chaque chose en son temps. Vous n'en n'êtes qu'au début de votre apprentissage. Ces choses prennent du temps. Rien ne presse ! »

Le jeune homme n'avait pas masqué son excitation de suivre les traces d'Alastair, et d'un jour, pourquoi pas, de succéder à son mentor, ce que ce dernier trouva revigorant.

« J'ai la modestie de reconnaître que le manque de modestie est une de mes faiblesses, comme l'avait très justement dit en son temps le compositeur français Hector Berlioz », répondit le jeune Wright avec un sourire en coin.

« L'expérience est le nom que l'on donne à ses erreurs, a dit un jour Oscar Wilde », rétorqua Alastair, sur un air réprobateur de professeur qui donne une leçon primordiale à son disciple.

« Voilà des pensées bien sages, sir », répondit l'apprenti légiste, amusé.

« Allez, riposta Alastair, assez de bavardages, Wright. Finissons l'exsanguination dans les règles de l'art, et ensuite, vous me nettoierez tout cela, n'est-il pas ? »

1 Extrait de la chanson de Boris Vian « la complainte du progrès » - 1956.

2  Extrait de la chanson du groupe britannique Queen « don't stop me now », album « Jazz » - 1979. Selon un chercheur néerlandais en neurosciences, Jacop Jolij, cette chanson est celle qui rend le plus heureux. Elle comporte des paroles positives, est composée en mode majeur, et sur un rythme de 150 battements par minute. (source Wikipedia)

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