J'ai toujours été de ces âmes qui prennent le temps d'apprécier la quiétude, de savourer la paix et de dévorer le silence. Les guerres et les conflits qui éclataient autour de moi ne m'attiraient guère, comme si des œillères me permettaient de maintenir un profond déni.
Cela m'a suffi pour tenir pendant très longtemps, jusqu'à ce que je vive au Royaume des Roseaux et que je puisse poser un réel constat de tout ce qui fut mon existence.
.
Acte 1 : L'éveil d'une souffrance déguisée
Depuis ma naissance, Martha semait un chaos dont j'étais témoin et que mon père peinait visiblement à dissimuler. Il lui fallait tout, même si chacun de nous en pâtissait. Au premier abord, la Cour donnait la vive impression d'une communauté soudée et bienveillante. Pourtant, lorsque l'on outrepassait cette vision, elle n'était qu'un noyau fragile sans sa coque. Une tablée de riches qui se disputaient les miettes de leurs pauvres gens, lorsqu'il n'était pas question de refaire mon éducation sur place publique. Je les haïssais tous du plus profond de mon être.
La vérité semblait encore plus sombre quand je creusais dans mes souvenirs.
Contrainte par ses conseillers, Martha m'avait longtemps incitée à prendre place parmi les adultes, à tisser des liens davantage informels à la chambre des Lords et à converser plus intimement avec certains enfants de bonne famille. J'ai été entraînée, sans en prendre véritablement conscience, à devenir une grande dame dans un corps d'enfant, à peine capable de s'incliner convenablement.
Le fait est que je souffrais d'un mal sans recours : l'emprise de ma mère, de ses conseillers et du manque de mon père. Sans compter la disparition d'Isaac dont le deuil se trouvait bien trop long. Une douleur m'ayant transformée en véritable larve, m'empêchant continuellement de me référer à quiconque, noyée dans une reproduction satirique et honteuse du jeu de la Reine.
Je me souviens que Lord Victor Blackyard, le père d'Isaac, m'avait une fois approchée afin de comprendre ce qu'il était advenu de son fils. Je me souviens également de mon mutisme, de la manière dont l'homme ayant élevé mon ami, mon rival, le plus beau jeune homme que j'eusse connu depuis ma tendre enfance, me paraissait n'être qu'un inconnu à mes yeux. Lorsque je repense à notre rencontre, sous les yeux vicelards de Martha, une certaine pitié transparaissait dans son regard émeraude, comme s'il savait, comme s'il décelait ma douleur dissimulée.
Avec le recul, je pense qu'il était le seul à m'avoir témoigné ne serait-ce qu'un fond de compassion. Tout le royaume savait ce qui se tramait, que je ne sortais de ma tour que lors des repas, de certaines entrevues militaires et avant le drame, pour jouer avec Isaac. Plus amère encore, j'étais sous-nourrie pour ne jamais paraître trop grosse aux yeux des nobles, l'école se faisait dans ma chambre, et j'étais battue sauvagement au moindre impair. Tout s'était déchainé avec un amusement malsain, de sorte à m'achever plus rapidement.
Cependant, je regrette aujourd'hui d'avoir volontairement laissé ce voile s'installer, comme pour me rassurer que ma vie était commune, que mes relations avec Martha l'étaient tout autant. Martha mon modèle, la femme la plus courageuse que j'aie connue, celle qui devinait chacune de mes sombres pensées par un regard... Elle est l'ombre qui s'étend sur mon être, une éclipse éternelle où même la lumière du jour ne peut percer. Plus j'avançais, plus je ne faisais que développer une rancune malsaine envers mon père, pour un mal dont il n'était pas responsable directement. Malgré qu'il bénéficiait du pouvoir nécessaire pour y mettre fin.
En sondant ma mémoire, les racines de mon instabilité remontaient déjà à ma plus tendre enfance, lorsque j'ai appris pour Martha et son infidélité. Du moins, lorsque j'en ai été témoin à l'âge de six ans. Dès lors, elle m'avait battue jusqu'à ce que mes genoux ne puissent plus porter le poids de mon petit corps, simplement pour m'être trouvée sur le fait accompli. Ces sévices n'ont fait que perdurer depuis.

VOUS LISEZ
Your last deep breath
Romantiek« - J'étais l'ouragan et tu étais la tempête. Nos chemins divergeaient, nos volontés se confrontaient, mais le résultat demeurait invariable. C'était inévitable, indépendamment de tes désirs. Tu n'es pas l'héroïne de cette histoire, ni celle dont l...