Chapitre III - ébats d'aliénés

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2015, octobre, samedi 17, 10h33.


      — Pourriez-vous reprendre vos propos d'il y a quelques secondes ?

     — Quoi donc Monsieur ? Ne vous ai-je pas assez parler de ma petite fille ?

     — Vous parliez d'une odeur à l'instant, de quoi s'agissait-il ?

     — Vous perdez la tête... je n'ai rien dit de tel.

     Ses lunettes posées de biais sur son nez bossu lui donnait un air de fier scientifique aux valeurs incomprises, et pourtant les seules déclarations qu'il nous offrait s'arrêtaient à de vieilles histoires comparables à des contes pour enfant. Le genou de Jun accélérait sa course contre le lit du patient. Je l'avais rejoins après quelques consultations, curieux et surtout anxieux d'en apprendre plus sur la disparition soudaine de Sao. Il dévisageait monsieur Brown depuis cinq minutes, tiquant au moindre mouvement de ce dernier. Cinq minutes étaient bien trop. Cinq minutes était sa limite.

     — Monsieur Brown, sans vouloir vous offenser vos petites histoires de famille n'intéresse absolument personne, tout ce que je vous ai demandé sont des renseignements au sujet de Sao Zo qui je le rappelle s'est occupé de vous ces derniers temps. Alors continuez votre avancée sur cette fameuse odeur, auquel cas vous serez suspecté pour mon enquête. Vos collègues n'ont pas plus servi que ça alors j'attends beaucoup de vous.

     Au lieu de reprendre la parole, Alastor Brown retira ses lunettes. Il s'essuya les yeux à plusieurs reprises, reniflant quelques fois dans un mouchoir aux contours bleutés. Son ignorance à notre égard monta d'une marche lorsqu'il tourna sa tête vers la fenêtre, on ne voyait plus que ses courts cheveux gris et son dos courbé. Jun l'avait vexé.

     — C'était une odeur de vanille, commença-t-il de sa voix enrouée, une odeur très douce qui rassurait mon esprit. Le Docteur Zo était très aimante avec moi : elle sentait bon, sa voix me berçait. Mais lorsque cette odeur s'est transformé en un spectacle de chimie je ne pouvais le supporter ! Ma peine est bien trop grande Messieurs. Ce jour-là, le Docteur avait changé d'odeur.

     L'élocution d'Alastor Brown ne cessait de résonner dans mes oreilles. Il avait, par de simples mots, réussis à changer l'atmosphère de la pièce. Il était une énigme à lui tout seul. Il était... incertain. Sa maladie ne nous offrait pas la possibilité de croire en ces paroles, sa maladie nous empêchait d'avoir un avis subjectif sur sa déclaration, car en effet, cette odeur, il avait pu l'inventer. Il avait pu inventer de toute pièce ce personnage qu'était Sao accompagné de ce léger parfum de vanille, bien que je sois d'accord avec lui sur ce point là, mais son cerveau pouvait lui jouer des tours, son cerveau pouvait nous trahir. Et son expression, cachée par son dos, ne nous permettait pas de lire dans ses pensées.

     — Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ? Évidemment. Qui écouterait les dires d'un vieux schizophrène tel que moi, à part moi-même ? La vie est bien injuste Messieurs, j'espère vous avoir aiguillé...

     — Je vous crois Monsieur, le moindre témoignage m'est utile, grâce à vous nous pourrons sûrement conclure cette enquête rapidement. Auriez-vous une explication à ce changement d'odeur ? Un indice ou autre ?

     — J'ai bien cela... aidez-moi à monter sur ma chaise magique Messieurs !

     Alastor Brown pointait du doigt ce fauteuil roulant qui s'accordait à la couleur de ses cheveux, il n'était pas si loin du lit mais ces faibles jambes ne pouvaient supporter une telle distance. Jun mis sa main sur mon épaule avant de se lever et d'amener à son propriétaire, comme un enfant l'aurait fait avec son père, ce siège si insignifiant pour moi mais pourtant si important aux yeux du patient. Une chaise magique, quelle belle façon de penser, c'était d'une naïveté déconcertante, d'une puérilité proche de la fin. Monsieur Brown était un enfant avec des rides, j'en étais persuadé. Il avait sept ans, peut-être multiplié par dix.

Les Précepteurs du Я - Âmes Sentinelles (Tome I)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant