Chapitre IX - le chérubin

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2015, octobre, lundi 19, 10h00.


     Sous ses nuits tourmentées et ses éclats de souvenir malmenés, il arrivait que le réveil se fasse en douceur. Ce matin, alors que tout me forçait à bouger, je ne faisais rien. Les yeux rivés sur un plafond sans artifice, les bras étendus le long de mon corps inerte. Je ne veux pas. Je veux rester. La pluie continuait à s'écouler sur les vitres, comme si elle avait décidé de ne jamais s'arrêter, comme si elle attendait que je m'en aille pour pouvoir se refermer sur elle-même. C'était idiot, la pluie ne pouvait pas dépendre de moi, alors que moi...

     — Al, murmura sa douce voix près de mon oreille, joue avec moi.

     Laisse-moi... Je sentais sa présence sur mon épaule, comme un ange venant me conseiller. Ses mots se répétaient en boucle, et malgré moi je le savais, je savais que j'avais oublié sa voix, que celle que j'entendais n'était que la mienne, une factice faites pour me rassurer. Ses cheveux, ses yeux, ses mains. J'avais beau les sentir ils n'étaient pas là, c'était moi, moi et encore moi, sans lui laisser la moindre place. Je saturais, ce n'était pas moi qui me manquait, pas moi que j'avais envie de serrer dans mes bras, alors pourquoi... ?

     Son portrait me narguait, assis sur ma table de chevet, connaissant ses formes et ses couleurs, lui arrivait à la reproduire à l'identique. Ses doigts resserrant leur emprise sur mes joues, ses lèvres à deux souffles des miennes, je ne pouvais pas le recréer alors que lui avait son image encré dans son corps, il pouvait faire ce qu'il voulait d'elle sans jamais la perdre, sans jamais avoir peur de la perdre.

     Mon bras se jeta dessus, prit d'une jalousie folle. Pourquoi pourrait-il la garder indéfiniment tandis que moi je devrais rester assis au fond d'une chambre sombre sans aucune distraction d'autre que son souvenir à moitié effacé ? Je ne l'acceptais pas, je ne l'accepterai jamais. Je balançai le cadre sans prêter attention à où il pourrait bien atterrir, sans m'inquiéter de son sort, en crachant mes pleurs sur le corps qui l'avait éjecté. Disparais !

     Son corps s'arrachait au mien, me suppliant de rester auprès d'elle. Ses sourires m'enivraient d'une violente envie de la retrouver, ses mots chuchotaient, criaient, déchiraient mon coeur, ses yeux fatiguaient ma peur. Ses bras dansèrent devant ma haine, l'attrapant au passage pour l'intensifier et la redéposer dans tout mon être, là où mon amour pour elle se ferait détruire, comme s'il n'avait jamais existé.

     — Pourquoi... pourquoi est-ce que t'es jamais réelle putain !? criai-je en m'adressant au mur d'en face. Je te déteste, pourquoi tu m'as... où est-ce que t'es... ?

     Ma voix se brisait sous mes propres déclarations, j'avais affronté la réalité bien trop de fois, et malgré ça elle continuait sans cesse de m'inonder de questions auxquelles je n'aurai jamais de réponse. Azur a disparue. Elle s'est enfuie, elle m'a abandonné. Pourquoi cette réalité faisait bien plus mal qu'une option d'enlèvement ? Pourquoi étais-je obligé de respecter ses décisions, pourquoi ne pouvais-je pas être égoïste ? Reviens, c'était tout ce que je lui demandais. Je commençai à me dire, je commençai à Lui dire que je pourrais faire n'importe quoi pour la revoir une dernière fois. Absolument n'importe quoi.

     — J'ai besoin de toi... manifestai-je en me repliant sur moi-même.

     Et voilà la preuve qu'il nous manquait, évidemment que j'étais dépendant de la pluie, alors qu'elle vivait librement sans s'inquiéter du temps qui passait. Cette date inscrite à l'encre noire en dessous de mon pouce gauche, cette alliance décorant un seul de mes doigts, elle m'avait possédé en totalité, elle avait eu mon corps, mes sentiments et tout ce que j'aurai pu créer d'autres. Alors que moi...

Les Précepteurs du Я - Âmes Sentinelles (Tome I)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant