Chapitre XII - cœur gelé

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2015, octobre, mercredi 21, 11h14.


Mon cœur se déchirait de la voir ainsi. Sao avait passé plus de quinze minutes à répondre aux questions de Jun, à guider du doigt les policiers et à retenir ses larmes à chaque fois qu'elle se souvenait d'une mauvaise période. Du plus loin que je me souvienne, Sao avait toujours eu un sourire collé sur son visage. Et quand l'inverse arrivait, il fallait s'inquiéter, dangereusement. Je fixais Jun d'un œil mauvais, même si lui ne me regardait pas, toujours en contradiction avec ses idéaux et ses façons d'enquêter. La forcer à revenir dans cet endroit macabre, là où elle ne pouvait ni manger ni boire, là où toute sa peur de mourir s'était accumulée. Je la ressentais. A travers ces murs, ces sols, ces tubes bleus qui m'inspiraient encore bien plus que ça. A travers ses yeux, sa peau et ses vêtements colorés. Je ne voulais plus la voir ici.

Je m'approchai lentement d'elle, pris au piège entre la colère et la compassion. Elle était là, assise dans un coin, ses jambes repliées contre son torse. Ses vêtements colorés semblant en décalage avec la morosité de la pièce. Elle regardait ses mains comme si elles n'étaient plus les siennes. Un frisson me parcourut quand je réalisai que même son sourire semblait lointain, un souvenir qu'elle portait en elle sans pouvoir y toucher. Elle leva les yeux, mais ses prunelles étaient vides, comme si elle se trouvait déjà ailleurs, loin d'ici.

— Je... Je sais pas qui m'a amené ici, dit-elle d'une voix si faible que j'entendis à peine ses mots. Je le promet...

Elle avait toujours été forte, mais cette situation la brisait petit à petit. Je m'accroupis devant elle, hésitant à poser ma main sur son épaule. Je n'étais pas sûr d'être celui qui pouvait encore la sauver de cette ombre qui l'envahissait.

— Tu vas y arriver, je suis là, répondis-je, mais mes mots étaient plus une tentative de me convaincre moi-même. Et même si tu ne parviens pas à t'en souvenir, on le trouvera quand-même.

Elle hocha lentement la tête, seulement, je pouvais voir qu'elle ne croyait pas un instant à ce que je venais de dire. Il y avait trop de douleur dans ses yeux, trop de souvenirs accrochés à cet endroit. Comment pourrais-je lui faire oublier ça ? Comment pourrais-je l'emmener loin d'ici, alors que ce lieu était ancré dans son esprit, chaque mur, chaque tube, chaque ombre marquée dans sa mémoire ?

Sans un mot de plus, je l'aidais à se relever. Elle s'appuya sur moi, son corps fragile contre le mien. Elle n'avait pas encore cessé de me faire confiance, mais je savais qu'au fond, tout était plus compliqué que ça. Elle m'avait toujours suivie, mais là, elle s'éteignait à petit feu sous nos yeux, et je ne savais pas comment la ramener à la vie.

Je m'approchai de mon rouquin, toujours Sao sous le bras pour ne pas la laisser affronter tout ce qui se trouvait ici seule. Il se trouvait près du tube actif, discutant avec des membres de la police scientifique. À première vue, il semblait qu'ils allaient bientôt terminer les prélèvements, mais peut-être que ce n'était qu'une impression. L'un des policiers était accroché aux barreaux d'une échelle appuyée contre la paroi en verre du tube. Dans sa main gauche, il tenait un morceau de tissu à moitié congelé, probablement un reste de vêtement de la femme qui y avait été emprisonnée. Shams nous fit de grands gestes, comme s'il tentait d'attirer notre attention à une trentaine de mètres ; c'était inutile, mais mignon. Mes jambes bougèrent d'elles-mêmes pour le rejoindre.

— Mes petits anges, comment allez-vous ? L'endroit est vraiment glauque, souffla-t-il en se mettant les mains aux yeux, j'ai besoin d'un câlin de mimi... Hulk a été méchant avec vous ? Ma pauvre Sao, ça ne doit pas te faire plaisir de revenir ici...

Les Précepteurs du Я - Âmes Sentinelles (Tome I)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant