2015, octobre, jeudi 22, 17h28.
On était tous les trois enfermés dans le bureau de Shams, Jun ayant insisté pour verrouiller la porte à double tour. Installé dans le fauteuil de Shams, il se balançait légèrement, poussant sur le sol comme un gamin en quête de distraction. Mais malgré ses airs désinvoltes, il était on ne peut plus concentré. De mon côté, je m'étais affalé sur une chaise destinée aux patients, ma joue pressée contre le bois glacé de la table. Je soufflai sur la surface, balayant un voile de poussière oublié. Je sentais des vagues à l'intérieur de mon crâne, elles faisaient échos à rythme régulier mais à intensité progressive. C'était comme me faire extirper le cerveau depuis l'œsophage, une véritable chirurgie éveillé.
— Shams, interpella Jun en haussant le ton, tu sais s'il y a eu des morts en psychiatrie cette semaine ?
— Je vais regarder. J'ai besoin de mon ordi par contre, pousse-toi Juny, quémanda-t-il en le balayant de sa main.
Le cliquetis incessant des touches de clavier résonnait dans ma tête, clic, clic, clac, clac. Chaque frappe amplifiait le vertige qui me gagnait. Mes paupières se faisaient lourdes, traîtresses, prêtes à m'abandonner au sommeil. Jun, lui, marchait en boucle, ses pas résonnant comme des coups de marteau sur mon crâne. Paf, paf, paf. Mon estomac se retournait sous l'effet d'un malaise nauséeux. Et puis, tout semblait ralentir. Mon cœur battait de plus en plus lentement, chaque pulsation m'éloignant un peu plus de la vie. Je me sentais partir.
— Pas de mort déclarée, ni au deuxième, ni au troisième.
— Fais chier, râla Jun en frappant le bureau d'un poing enragé. Ça serait un médecin ? Un infirmier ? Encore une aide au nettoyage ? Je ne comprends rien ! cria-t-il en s'accroupissant au sol. Al ? Qu'est-ce que tu fais ?
Une main au sol, l'autre sur mes lèvres. C'était comme me retenir de rejeter mon repas alors que rien ne se trouvait dans mon estomac. Enfaîte, c'était ce qu'il se passait. Enfin je crois. L'intérieur de mon ventre me brûlait, mon corps imitait un hoquet sans l'avoir pour autant, il convulsait. Mon bras porteur tremblait, il allait lâcher d'une seconde à l'autre, sans amortisseur. J'allais éclater mon visage au sol, laissant baigner ma bouche dans un acide mélangé à de la poussière noire. J'allais perdre la mémoire, perdre tout ce qu'il me restait. Reste. Et ses mains me prendraient lentement, elles se perdraient sur mon corps, m'arrachant à ma tristesse, m'arrachant à ma haine. J'allais perdre la vie. Reste encore un peu. Puis son visage me guiderait vers d'autres lendemains, vers d'autres souvenirs. Elle allait falsifier ma mémoire, elle allait tout m'enlever. Mais je ne demandais que ça, qu'elle me prenne avec elle. Reviens. La rejoindre dans son tombeau, dans les bras de son créateur.
— Al !
L'heure avait sonné. Je recrachai chaque dégoût en moi, chaque bouffée de chaleur, chaque gouttes de sueur. Je les voyais, ses mains pales et ensanglantées. Je les voyais m'attirer vers elle, elles me tiraient, encore et encore, jusqu'à rupture de ma gorge. Ses longs cheveux blancs entouraient mon cou, ils me faisaient suffoquer, c'était si calme. Dans ses yeux je ne voyais que le reflet d'un animal, assoiffé, affamé. Il me fit vomir une fois de plus. Tant que je ne la verrais pas, je continuerai. Mais je la voyais. Ce n'était pas elle. C'était elle. Je voulais arrêter. Je continuerai. Elle n'était pas là. J'étais seul, mais ils dansaient autour de moi. Elle. Non. Toi. Mon cœur brisé. C'était rouge.
— Putain de merde ! Al, regarde-moi !
Relever la tête. Relève. Baisse. C'était... Azur. Ces cheveux flamboyants, ce roux familier, mais un doute s'immisçait. Non. C'était elle, forcément elle. Cette cicatrice, comme un rappel silencieux. Azur. Ces yeux marrons qui avaient toujours su percer mes défenses. Azur. Encore elle. Toujours elle. Mon souffle se coupait, ma vision s'embrumait, mais c'était Azur. Même dans le vacarme, tout devenait silence. Mon sang se mêlait à la poussière, mais dans mon esprit une seule certitude persistait : c'était Azur. Azur. Azur.
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Les Précepteurs du Я - Âmes Sentinelles (Tome I)
Gizem / GerilimAzur n'avait jamais été aussi belle. C'était dans son esprit qu'elle se matérialisait le mieux, au point d'en perdre la tête, de sombrer dans la folie. Depuis qu'elle était partit, depuis qu'elle l'avait laissé seul dans cet hôpital, il n'avait cess...