5. Innocent ©️

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Juin 2041

Ma journée a été épouvantable. Trop de bruit, trop de gens, trop d'agressivité, trop de précipitation.
Je rêve de plus en plus de m'extirper de cette civilisation névrotique. Je n'adhère pas à cette ville grouillante et à cette débilitante euphorie collective.
La chaleur qui devient caniculaire et suffocante, n'arrange pas les choses. On a littéralement l'impression d'être ébouillanté comme un légume à la vapeur.
Les dernières innovations ont mis au point des vêtements aux tissus rafraîchissants pour s'adapter aux désagréments de la vie à l'extérieur.
Malgré leur prix exorbitant, certains n'hésitent pas à s'offrir ce bien-être quotidien dernière génération, qui ne sera bientôt plus un luxe mais une nécessité absolue.
Le combo vestifrog-oxygénateur commence à fleurir au quatre coins des rues. C'est assez effrayant ! Douloureux rappel d'une nouvelle ère qui s'annonce. L'heure a sonné de payer le prix de toutes nos calomnies envers la planéte qui se meurt et nous emporte avec elle. Toutes nos foutus découvertes n'y changeront plus rien maintenant.

La fatigue m'embrouille l'esprit, inutile d'essayer de réfléchir et de se poser mille questions dans ces moments là. L'envie de tout envoyer paître. Disparaître, changer de planète.

Je rentre nonchalamment au bercail. A la nuit tombée, on est ravi de s'y retrouver, épuisé, vidé, heureux de fermer la porte à double tour en poussant un long soupir de soulagement. Ce soir je laisse derrière le verrou cadenassé, la chaleur, les problèmes, les autres, le monde entier. Demain je remettrai le couvert et je me lancerai à nouveau dans la fourmilière...

- Salut blanc-bec, ça a été ta journée ?

- Bon sang ! Mais qu'est-ce que tu fou dans le noir ?

- Oula ! Grosse journée ?

J'hallucine, l'excentrique de service s'intéresse à une autre personne que lui. Je fais partie de sa sphère existentielle. Quel privilège ! Il a daigné lever vers moi un œil vitreux, au-delà de son écran d'ordinateur où se déroule une guerre sans fin, remplie d'explosions et de tirs de missile. Pourtant je me sens obligé de répondre sur un ton narquois :

- Peu importe, je doute fort que mes tribulations puissent t'intéresser.

- Effectivement, mais je me disais qu'il était peut-être important de créer du lien ?

- Je vois, ne te sens pas obligé surtout.

Il me gratifie d'un vulgaire " OK " pour toute réponse et retourne dans son monde virtuel composé d'avatars non gourmands en relation humaine.

J'avais oublié ce petit détail, un de ces spécimens humains qui intoxiquent mes journées, habite avec moi.
J'ajoute tout en trouvant cela parfaitement inutile :

- Je vais prendre une douche.

- C'est dingue, la consommation de flotte que tu fais subir à la planète ! Rétorque mon affligeant colocataire.

Sur cette remarque qui est la cerise sur le gâteau de toutes les débilités que j'ai eu le bonheur d'entendre aujourd'hui, mon esprit saturé décide de ne pas réagir. Overdose, plus de force.

Une fois un peu revigorée par l'eau chaude, je retrouve mon lit avec la plus grande joie.
L'autre est toujours avachi comme une larve devant sans jeu vidéo pour décérébrer et par miracle a eu la très bonne idée d'utiliser un casque pour continuer à vivre sa passion pour la guerre par procuration. Je soupçonne ce brin d'intelligence d'être plus une tentative pour s'isoler du monde des vivants qu'un souci d'altruisme tombé du ciel.

Comment le décrire ? Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est mal attifé, fringué comme l'as de pique, ne semblant suivre aucune mode particulière sinon la sienne. Les associations vestimentaires les plus mal assorties ne lui font pas peur, les couleurs bariolées sont son terrain d'expression favori. La question se pose de savoir si c'est une recherche savamment travaillée pour se faire remarquer ou juste un je m'en foutisme total, en tout les cas ça a le mérite de questionner l'observateur et c'est peut-être ça le but.
Fraîchement débarqué d'un coin paumé de l'hexagone.- Patelin qui, après vérification, ne se voit indiqué sur aucune carte de France et de Navarre - ne possède aucun sens des convenances sociales. Au seul gré de ses humeurs impétueuses, il décide que tous ses congénères doivent s'accommoder, de son rythme de vie très personnel, n'obéissant qu'à ses propres fuseaux.

J'imagine encore des scénarios de meurtre atroces qui passeraient dans les faits divers d'une de ces émissions télévisées débiles, servant à satisfaire le goût morbide de la population pour la violence. Les pires jamais perpétrés dans une cité universitaire lambda sans histoire.

Je me demande à quoi il peut bien occuper ses journées quand il n'est pas les fesses vissées devant ses jeux vidéos ou à écouter sa pseudo musique de déjanté ? Je ne connais rien de lui.
L'énigme sur patte décide d'aller faire un tour dans le frigo pour y dénicher une bière et j'en profite pour l'interroger innocemment tout en continuant de lire mon bouquin inachevé du moment :

- Qu'est-ce-que tu étudies déjà ?

- La littérature, me répond t-il sans sourciller.

Je suis interloqué par cette réponse auquelle je ne m'attendais pas du tout. Comment un être aussi rustre pourrait avoir des capacités cognitives suffisantes pour la philosophie et les grands mouvements de pensées ? La sensibilité requise pour appréhender les grands esprits de ce monde ?
J'ai peut-être trop laissé parler mes idées préconçues, trop était dans le jugement expéditif sans fondement. En regardant de plus près son personnage atypique, il est finalement en adéquation parfaite avec les écrivains paumés souvent asociaux et aux idées loufoques que personne ne comprend vraiment sauf eux-même et encore.
Je lui répond d'un air toujours tout aussi désintéressé sans jamais lâcher ma lecture du regard :

- Cool !

- Mouais, c'est plutôt cool, s'accorde t-il à dire sans plus de détail.

Je me demande si je ne suis pas un peu en train de m'attacher à lui ? Ses tenues vestimentaires extravagantes, sa façon détachée d'aborder la vie et de ne semblait s'intéresser à rien, son sens très relatif des priorités et sa perpétuelle insouciance sont tout bien considéré assez rafraîchissante dans un contexte social guindé, obsessionnel et dirigiste qui manque cruellement de fantaisie. Bref il met un peu de gaieté dans ma vie de gratte papier ennuyeuse. Je me plais finalement à conclure que je l'aime bien.

Le matin suivant lorsque j'ouvre un œil, je le vois arborant un bonnet rose fluo et j'esquisse involontairement un sourire.

- Hye ! me lance t-il sans émotion.

- Salut, dis-je en m'étirant et en essayant de dissimuler mon amusement devant ses étrangetés divertissantes.

- J'ai préparé un truc pour le petit-déj si ça te tente ? ajoute t-il mystérieux.

Je retiens un effet de surprise qui ne manque pas de se lire certainement sur mon visage. Que se passe-t-il ? L'ours des cavernes interactif essaie de rentrer en contact avec un être fait de chair et de sang.
J'aperçois sur la petite table pliante de la kitchenette, un plateau avec des fruits, des croissants et un bol de café fumant qui m'attend. Pendant un moment, je flippe d'y découvrir une rose dans un soliflore.

- Quelle délicieuse attention, dis-je sur un ton faussement mielleux. C'est ma fête ou quoi ?

Te fais pas des idées, c'est une erreur de livraison mais j'ai fait comme si de rien été lorsque le livreur a déposé ça devant la porte, rétorque t-il en me faisant un clin d'œil.

Après vérification, je découvre une petite carte sous un mini pot de confiture de fraise : " Bonne journée, Indiana... ton plus beau trésor. "
Je suis un homme chanceux, la plus belle des femmes dans le plus bel esprit.

- Mince, tu as une admiratrice blanc-bec ? me décoche ironiquement Innocent.

Je le laisse gamberger et profite avec délice de ce petit déjeuner gargantuesque, en me léchant les babines pendant qu'il me regarde jalousement. Puis poussant un long soupir de mépris, il décide de reprendre ses activités virtuelles favorites et me laisse à mon égoïste dégustation.
après quoi je me dirige vers la salle de bain et je l'entends qui faisant mine de se parler à lui-même m'adresse une de ses petites phrases acerbes :

- Allez c'est reparti, on va tous pas tarder à crever de soif avec ces conneries

Soudain je l'entends ajouter en fixant l'écran de son ordinateur :

- Miiiiince ! C'est quoi ce délire ?

"Les Derniers"  🚀 Roman SF - En Cours-  15 ChapitresOù les histoires vivent. Découvrez maintenant