Chapitre 18 - La fosse - partie 2

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Shae marchait depuis plus de vingt minutes le long de la faille rocheuse. Ishan et elle s'étaient levés aux aurores et avaient trouvé Sameer ainsi qu'un convoi d'une quinzaine de personnes déjà prêts à partir. Avant le départ, Sameer les avait avertis : malgré leur enfermement, les djinns demeuraient dangereux, et ils devraient suivre les consignes de sécurité sans discuter. Zarin l'avait assailli de questions, mais Sameer les avait écartées. Il était déjà tard et il lui avait promis de répondre une fois sa tâche accomplie. Shae aussi bouillonnait de curiosité. Son regard scrutait les membres de leur convoi, au visage marqué par la concentration. Elle se demandait pourquoi un troupeau de moutons les accompagnait, et à quoi pouvaient servir ces chariots chargés de pierres brillantes.

Elle était surtout étonnée de ne voir aucune trace des djinns. Dans son imagination, elle avait cru qu'elle y serait immédiatement confrontée une fois arrivée à Okra. Elle pensait également que ces créatures étaient désormais inoffensives, enfermées dans leur prison de terre et de roche. Mais à écouter Sameer et ses compagnons, elle se rendait compte de son erreur.

Finalement, elle les aperçut. D'abord des points au loin, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, puis elle distingua des formes vaguement humanoïdes parmi eux. Leurs membres paraissaient plus longs ou plus larges, et leur peau — s'il s'agissait de peau — variait du bleu profond au noir. L'un d'eux semblait même enveloppé de flammes, bien que cela puisse être une illusion provoquée par le soleil brûlant du désert. Shae se sentait presque déçue. Comment ces quelques points à l'horizon pouvaient inspirer autant de terreur ?

Ils arrivèrent enfin aux abords du canyon. Shae remarqua un mur vertigineux qui séparait la fosse en deux. Épais de plusieurs dizaines de mètres, il ne semblait en rien naturel. Il était constitué d'un mélange de matériaux brillants et sombres, de plaques d'acier et de piques acérés.

— Si ce mur n'existait pas, lança Sameer en remarquant son regard, les djinns pourraient remonter le canyon jusqu'à Narabi, où la profondeur n'est plus que de quelques dizaines de mètres. Ils n'auraient alors aucune difficulté à s'échapper. Ici, ils sont pris au piège. Ils frappent, ils brisent, ils érodent la roche petit à petit, mais le désert s'étend sur des milliers de kilomètres tout autour. Malgré leur puissance, ils ne pourront jamais grignoter suffisamment leur prison. Nous renforçons toutes les parois de ce cratère, mais le plus crucial, c'est ce mur. Et les djinns l'ont bien compris.

— Ils font preuve d'intelligence ? demanda Zarin, une grimace aux lèvres.

— D'une certaine façon, oui, répondit Sameer. Ils n'ont pas l'air de posséder de raisonnement humain, ni de fonctionner en groupe. Ils restent solitaires malgré leur enfermement. Ils répondent à des instincts primaires, mais ils sont capables de ruse. Il y en a trois dont nous nous méfions particulièrement. L'un d'eux, que nous appelons le Hinn, peut générer des tempêtes. Lorsque nous devons pénétrer dans la fosse, ses tornades peuvent dévaster nos équipements, même si plusieurs d'entre nous savent maintenant créer des vents contraires pour se protéger.

Sameer fit un signe à ses acolytes, qui commencèrent à diriger les moutons. Shae, en les observant, comprit enfin la raison de leur présence : ils allaient servir de sacrifices pour apaiser les monstres.

— Ensuite, il y a le Jann, poursuivit Sameer. C'est peut-être le djinn le plus faible parmi ceux qui sont emprisonnés ici. Il est à peine plus grand qu'un homme, mais il a la capacité de se rendre invisible. Et il a des crocs, venimeux comme un serpent. Si la blessure n'est pas prise en charge rapidement, c'est la mort assurée. Nous avons déjà perdu deux hommes à cause de lui.

Le visage de Sameer se ferma, marqué par le souvenir de ces pertes.

— Et puis, il y a le Shaytan, reprit-il avec une gravité accrue. S'il y en a un qui peut faire preuve d'intelligence, c'est bien lui. Il n'est pas attiré par les sacrifices animaux, et il ne semble pas non plus chercher à s'enfuir, contrairement à un Ifrit, par exemple, qui s'épuise contre le mur. Le Shaytan semble simplement nous attendre. Il peut lire dans nos esprits et créer des illusions. Et ce ne sont pas des visions agréables. C'est pour cela que vous devez rester ici, avec Manesh. À cette distance, vous êtes trop loin pour qu'il puisse vous atteindre.

Pendant toute son explication, le visage d'Ishan s'était progressivement décomposé. Après cet inventaire cauchemardesque, Shae comprenait mieux la menace que représentaient les djinns. Et il lui semblait insensé de vouloir s'en approcher.

— Et vous ? demanda-t-elle alors, un frisson dans la voix. Vous ne risquez rien avec ce... Shaytan ?

Sameer émit un rire désabusé, avant de jeter un coup d'œil à ses compagnons, qui affichaient la même lassitude.

— Malheureusement, si. Je ne compte plus le nombre de visions où mes amis et ma famille sont massacrés, ou encore les murmures à mon oreille pour me pousser à me jeter dans l'abîme. C'est étrange à admettre, mais on finit par s'habituer. Et avec le temps, on apprend à distinguer ce qui est illusion de ce qui est réalité. Je vous ai conviés ici pour que vous puissiez mieux comprendre l'ampleur de notre tâche. Je sais que le sujet est souvent... abstrait pour ceux qui ne vivent pas ici. Maintenant, restez avec Manesh, quoiqu'il arrive.

Il accentua ses derniers mots par un regard significatif en direction de son frère. Puis, il tourna les talons et continua sa marche vers le mur, accompagné de cinq autres hommes et femmes. De sa position, légèrement surélevée, Shae avait une vue plongeante sur la fosse en contrebas. Elle remarqua que le chariot rempli de roches brillantes — des diamants — avait été déplacé pour se retrouver au même niveau que la paroi verticale. Elle vit Sameer faire des signes à ses compagnons et aperçut un monte-charge métallique au sommet du rempart. Les djinns semblaient s'agiter ; elle les vit d'abord se rapprocher, puis, soudain, ils s'éloignèrent en hâte. Au loin, des points blancs chutèrent dans le cratère. Shae réprima une grimace : les moutons qui les avaient accompagnés étaient jetés en sacrifice. Leurs carcasses attiraient les djinns loin de l'endroit où se trouvait Sameer.

Shae se concentra de nouveau sur Sameer. Elle le vit se hisser sur le monte-charge, où des caisses contenant les diamants étaient empilées. À côté, une femme aspergeait le sol de la plateforme avec de la poudre blanche.

— Que font-ils ? demanda Shae à Manesh.

Elle réalisa alors à quel point son cœur s'était emballé : elle était nerveuse pour le frère d'Ishan.

— Ils recouvrent le sol de la plateforme de farine, expliqua Manesh. C'est pour le Jann. Il est invisible, mais si jamais il parvient à monter sur le monte-charge, nous pourrons voir ses traces de pas. Si cela arrive, Hawa, là-bas, celle qui porte la kurta orange, possède un sidi qui lui permet d'endormir temporairement son adversaire. Ça ne dure que quelques secondes sur les djinns, mais c'est suffisant pour utiliser les sidis de nos autres compagnons.

— Et ces caisses de diamants ? demanda Zarin.

— C'est pour Sameer, répondit Ishan d'un ton amer. Il peut absorber les propriétés des matériaux et les appliquer sur d'autres. Le diamant est l'un des minéraux les plus solides. Il peut renforcer les parois du mur comme ceci. C'est pour ça qu'il est ici.

Shae observa le monte-charge descendre profondément dans la fosse. À chaque mètre, Ishan semblait de plus en plus nerveux. Elle vit Sameer saisir un diamant jusqu'à ce que celui-ci s'effrite entre ses doigts, puis poser sa main contre la paroi rocheuse. Il répéta ce mouvement des dizaines de fois. Au loin, les djinns continuaient de se repaître des carcasses des moutons, absorbés par leur festin. Le processus semblait long, terriblement long et laborieux aux yeux de Shae. Procédaient-ils ainsi pour tout le mur ? Toute la fosse ? Combien de diamants cela nécessitait-il ? Elle n'imaginait pas le coût d'une telle entreprise.

Le temps semblait s'étirer à l'infini. Shae observa d'autres moutons être sacrifiés dans le cratère, à chaque fois que les djinns commençaient à se disperser. Pendant ce temps, Sameer poursuivait méthodiquement sa tâche. Elle remarqua qu'un seul homme manœuvrait le monte-charge, actionnant les manivelles pour le déplacer en hauteur et en largeur. Un homme qui devait posséder une force surhumaine pour manipuler la plateforme avec tant d'aisance.

Shae et ses dames de compagnie s'étaient assises à l'ombre d'un chêne du désert alors que les minutes se transformaient en heures. Et puis soudain, Shae entendit un cri provenant de Manesh. Elle suivit son regard et remarqua la plateforme inclinée qui ne tenait plus que par une seule attache : l'autre avait cédé. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur en apercevant Sameer, qui avait chuté et s'accrochait désespérément aux barrières entourant le monte-charge, ses pieds ballants dans le vide.

Écume d'étéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant