Chapitre 1

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7 avril 1912, 12h27 - Londres

- 7:11:13

Toute la famille Peterson se trouvait à table, discutant joyeusement de leur voyage imminent qui avait lieu dans trois jours. La White Star Line avait annoncé un projet faramineux depuis quelques années, prenant de l'avance sur la compétition sans merci que se livraient les compagnies maritimes. Faire toujours plus, aller toujours plus vite. Les grands journaux s'étaient enflammés, présentant le dernier petit bijoux de la compagnie comme indestructible. Tout le monde en était persuadé, ce nouveau bateau était le plus grand et le plus incroyable, un volume de 46 000 tonneaux, censé relier l'Europe aux États Unis en à peine une semaine.

Un accident d'un autre navire de la compagnie, l'Olympic si je ne m'abuse, avait retardé la mise à l'eau du gigantesque paquebot. On avait entendu dire que tous les ouvriers avaient été réquisitionnés pour les réparations du navire, retardant donc les finitions du nouveau venu. Malgré tout, il était enfin là.

Le Titanic.

La White Star Line nommait tous ses bateaux en -ic et la dernière vedette n'échappait pas à la règle. En tête d'affiche de toutes les plus grandes presse de l'époque, tout le monde ne parlait que de lui et de sa taille spectaculaire. Aucun ne l'égalait, personne n'avait jamais piloté un navire aussi grand. Il était le premier, le premier à prendre la mer. L'insubmersible, pouvant accueillir au alentours 2500 passagers en plus des 900 membres d'équipage.

Le chef de famille déblatérait gaiement sur les prouesses attendues du monstre marin. Sa femme, Madame Peterson, l'écoutait attentivement. C'était un couple passionné par l'aventure et les voyages. Chanceux et travailleurs, ils avaient amassé une petite fortune au fil des années. Monsieur était diplomate, Madame quant à elle ne travaillait pas en concordance avec les mœurs de l'époque. Mais étant enfant unique, elle avait hérité de l'argent de ses parents qui, s'ajoutant à la leur, donnaient un montant à plusieurs zéros.

Le métier de Monsieur Peterson avait permis de rendre les voyages plus accessibles. Ils étaient allés au Moyen Orient, aux États-Unis et en Asie. Lors de leur unique séjour dans les terres de L'Est, ils avaient rencontré une jeune fille à peine majeure qui travaillait pas loin de là où ils séjournaient. De fil en aiguille, le couple se prirent d'affection pour la jeune fille qui leur avait rapidement parlé de son fils. Les Peterson n'étaient ni naïfs ni ignorants, ils étaient parfaitement au courant de la situation délicate de la demoiselle, elle manquait d'argent et un enfant né hors mariage n'apporterait rien de bon en plus. Rien d'acceptable pour la société de la fin du XIX siècle.

Dans un élan de bonté, et peut être que leur volonté de devenir parents avait joué un peu, ils acceptèrent la requête de la jeune mère d'emmener le petit garçon avec eux. De le ramener en Angleterre et de lui offrir une meilleure vie. Le petit avait à peine un an. Les Peterson lui laissèrent tout de même le nom que lui avait donné sa mère. Jisung.

Le petit grandit donc dans la haute bourgeoisie anglaise, entouré d'or et d'argent, fréquentant des écoles privées, baignant jour et nuit dans l'opulence. Il eut accès à l'éducation, la santé et l'argent, tout ce que la jeune fille asiatique n'aurait pu lui offrir en le gardant près d'elle.

La barrière de la langue n'avait pas été un problème, puisque à un an on se contente de babiller. Mais le garçon avait ressenti cette différence qui le caractérisait en grandissant. Au début des années 1900, la diversité culturelle en Angleterre était limitée, elle commençait à prendre de l'ampleur mais restait minime. Dans la haute bourgeoisie anglaise, elle était quasiment inexistante. Il y avait bien sûr des exception comme Dadabhai Naoroji, un politicien et intellectuel Parsi, premier député indien à se faire élire à la chambre des Communes britanniques en 1892 ou bien Cornelia Sorabji, première femme indienne à étudier le droit à l'université d'Oxford, première avocate en Inde et la première femme à pratiquer le droit en Inde et en Grande Bretagne. Mais ça s'arrêtait là.

Darkness, Navy blue and tears • MINSUNGOù les histoires vivent. Découvrez maintenant