L'étage possédait des armoires creusées dans la roche où étaient lestées plusieurs bouteilles en verre remplies d'un liquide blanchâtre. Avant même de s'intéresser à la vue, la brune — prénommée Evie — s'empara de plusieurs bouteilles et les distribua à chacun de ses compagnons. Aria attrapa distraitement une, ses yeux captivés par le courant en contrebas de la tour. Des milliers de méduses dérivaient dans un flux doux, bioluminescentes, formant une myriade de points lumineux plus éclatants encore que les étoiles dans le ciel nocturne.
— Elles ne seront ici que pour quelques jours, expliqua la voix d'Al, près d'elle. Ensuite, elles migreront vers le sud.
— Et toi ? demanda Aria. Tu habites ici ?
— Non, répondit-il avec un sourire. Mon chez-moi est à Corallion, même si j'y suis rarement.
Aria sentit une vague d'excitation la parcourir. Corallion ! Comme elle ! Elle s'apprêtait à lui répondre quand elle entendit des rires. Cinq ondins sortirent du tube qui connectait les étages, deux hommes et trois femmes, et Al s'éloigna pour les saluer. Ils se donnèrent l'accolade en riant. Visiblement, ce petit groupe était également convié au spectacle. Aria regretta un instant que leur comité s'agrandisse ainsi.
— Tu nous régales encore, Al ! s'exclama l'une des femmes aux cheveux auburn, d'un ton charmeur qui déplut instantanément à Aria.
— Les amis, dit Evie en passant un bras autour de ses épaules, voici Aria. Soyez sympas avec elle, elle a failli se faire dépouiller ce soir, mais notre chevalier servant à tous est intervenu.
Elle fit une révérence exagérée en direction d'Al.
— Arrête de boire, Ev, répondit-il en riant.
— Je n'ai même pas encore commencé ! Et toi, tu devrais t'y mettre !
*
Aria sirotait doucement le nectar. Une chaleur agréable commençait à se répandre dans son corps. Autour d'elle, ses compagnons formaient des petits groupes bruyants. Le dénommé Nolann, un peu éméché, lui avait raconté en détail sa dernière conquête. Il oscillait entre se réjouir de leur rupture et supplier Aria de lui donner des conseils pour la reconquérir la seconde suivante. Lorsqu'il s'éclipsa pour répondre à des besoins pressants, Aria en profita pour se joindre à un petit groupe formé par Al, Evie et deux des nouveaux arrivants, John et Imogen.
— ... un peu hypocrite, non ? disait John. Cette bouteille en verre que tu tiens, c'est bien grâce aux surfaciens, non ?
— C'est vrai, répondit Al d'un ton penaud. Mais ces objets sont devenus omniprésents. Prenons cette bouteille, par exemple. Si c'est uniquement pour nous enivrer, nous pourrions conserver le nectar d'anémone sous une autre forme, plus compacte, et l'appliquer directement sur nos écailles par absorption. Le résultat serait le même. Maintenant, admettons que nous voulions fabriquer cette bouteille nous-mêmes. C'est déjà possible : nous avons de la silice, et plusieurs ondins possèdent des sidis liés à la chaleur. Ou on pourrait exploiter les zones thermiques.
— Tu parles d'une production extrêmement limitée ! s'exclama John. Comment veux-tu répondre aux besoins de tout le monde ?
— C'est là le problème : les besoins, répondit Al. Les ondins se sont créés des besoins artificiels, calqués sur ceux des habitants de la surface. Nous importons des denrées et des matériaux de là-haut, qui ne sont pas faits pour durer sous les mers. Ce sont des dépenses inutiles qui nous rendent dépendants.
— À t'entendre, on vivrait encore comme il y a des siècles, rétorqua John.
Al renifla.
— On vivrait autrement. Peut-être mieux.
Aria observait la conversation en silence. Elle remarqua que tous écoutaient Al avec une attention soutenue. Dans les yeux d'Imogen brillait une lueur de désir, ce qui ne plut pas à Aria.
— Et qu'en pense notre nouvelle arrivante ? demanda Evie en désignant Aria du menton.
— De quoi ? bredouilla Aria, surprise.
— De nos liens avec la surface.
Rougissante sous leurs regards attentifs, Aria hésita. Ils étaient tous plus âgés, plus mûrs qu'elle. Mais ils ignoraient qu'elle était une princesse. Elle avait été instruite, elle savait des choses.
— Je pense que sans l'aide de la surface, nous ne serions pas où nous en sommes aujourd'hui. Même si nous avons la capacité de créer des objets similaires, sans les quantités qu'ils nous fournissent, nous serions bien en retard. C'est grâce au métal de la surface que nous avons pu créer des lances pour nous défendre des kelpies. Et puis... Je crois que c'est une bonne chose d'échanger avec d'autres cultures. On pourrait survivre d'algues, de plancton ou de poissons, mais j'aurais du mal à m'imaginer ne plus jamais manger de fruit ou de fromage.
Cette dernière remarque les fit tous rire. Sauf Al, qui la dévisageait avec amusement.
— Alors, qu'est-ce que tu réponds à ça, Al ? demanda Evie.
— Que c'est une jolie vision. Mais, je pense qu'un peu de fromage ne justifie pas l'exploitation que fait la surface de nos mers. Combien de zones de migration de poissons ont-ils perturbées avec leurs filets traînants ? De vastes bancs de poissons sont déplacés, voire décimés, pour alimenter leurs propres marchés — sans jamais penser à nous. Nos algues, nos plantes médicinales, même nos anémones, se raréfient dans certaines régions à cause de leur frénésie de récolte pour des remèdes de surface. Alors oui, il est normal que nous soyons dépendants de leurs ressources : ils nous les ont presque imposées. Ce sont eux qui rendent chaque année plus difficile notre propre subsistance.
Aria ouvrit la bouche, sans savoir quoi répondre. Evie vint à son secours.
— Ne fais pas attention à lui, Aria. Si on l'écoutait, on serait en guerre avec les surfaciens. Ils les décimeraient tous.
Al se contenta de rire, avant de siroter sa boisson dans son contenant terrestre.
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Écume d'été
FantasyShae est une ondine qui, pour se libérer d'un destin funeste, a troqué ses souvenirs contre une paire de jambes. Guidée par un journal énigmatique, elle doit infiltrer les intrigues du palais de Jivaran pour atteindre son objectif et se soustraire à...