Les jours passent et, petit à petit, je réapprends à respirer. Mon père me laisse enfin souffler, retrouver une vie normale. Je travaille, je sors avec Ibtissem, je vois mes frères. Je souris, je parle, je fais semblant. Parce qu'au fond, il y a toujours ce vide, ce silence pesant qui m'accompagne. Souleymane a disparu. Aucune nouvelle. Même ses sœurs n'en savent rien. Et moi, je n'ai pas le droit de poser de questions.Je me répète qu'il reviendra, qu'il est forcément quelque part, en train de se battre pour nous. Mais l'absence creuse quelque chose en moi.
Ce soir, après le travail, Ibtissem insiste pour qu'on sorte un peu.
- Ibti : Ça fait des semaines que tu vis comme une grand-mère, Siham. Viens, on va juste marcher, prendre un café.
J'accepte, sans grande conviction. J'ai besoin d'air.
On marche dans une rue animée du centre-ville, les lumières des boutiques éclairent le trottoir. Ibtissem parle, je l'écoute à moitié. Puis, tout à coup, mon regard se fige.
Là, à quelques mètres, une silhouette familière.
Mon cœur rate un battement. Je cligne des yeux, pensant que je rêve. Mais non... Il est là.
Souleymane.
Je ne sais pas si c'est mon cœur qui s'arrête ou si c'est le monde autour de moi qui ralentit, mais tout devient flou. Il marche, seul, un bonnet sur la tête, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Il a maigri. Son visage est marqué, plus dur, plus sombre.
Je ne réfléchis pas. Mes jambes avancent avant même que mon cerveau comprenne.
- Moi : Souleymane.
Il s'arrête net. Lentement, il se tourne vers moi. Nos regards se croisent et une tempête explose dans mon ventre.
Je ne sais pas quoi dire. Je devrais être en colère, lui hurler dessus pour avoir disparu sans rien dire. Mais tout ce que je ressens, c'est un mélange violent de soulagement et de douleur.
Lui non plus ne parle pas. Il me regarde, longuement, comme s'il imprimait mon visage dans sa mémoire.
- Souleymane : Viens. Il souffle enfin, à voix basse.
Sans réfléchir, je le suis. On marche quelques rues plus loin, à l'écart du monde.
Il s'arrête sous un lampadaire et se tourne vers moi.
- Souleymane : Tu m'as manqué zina.
Trois mots. Trois mots qui brisent les murs que j'avais tenté de construire en son absence.
Je prends une grande inspiration, luttant contre les larmes qui menacent de monter.
- Moi : Pourquoi t'as disparu ? Où t'étais, Souleymane ?
Il passe une main sur son visage fatigué.
- Souleymane : Je... Je devais régler des choses. J'ai dû partir. Je pouvais pas te prévenir.
Je fronce les sourcils.
- Moi : Régler quoi ?
Il détourne le regard.
- Souleymane : C'est pas important.
Sa voix est plus grave, plus lasse. Quelque chose a changé en lui.
- Moi : Pas important ? T'as disparu pendant des semaines et tu me dis que c'est pas important ?
Ma voix tremble de frustration. Tu crois que c'était facile pour moi ? Que je t'ai pas cherché partout ?Il me fixe, le regard brûlant.
- Souleymane : Siham, j'ai tout fait pour revenir. Mais j'ai plus le choix maintenant.
Mon cœur s'emballe.
- Moi : Le choix de quoi ?
Il baisse légèrement la tête, hésite. Puis, il sort quelque chose de sa poche. Une chaîne. Simple, avec un petit pendentif.
- Souleymane : Je veux que tu la gardes.
Je la regarde.
- Moi : Pourquoi ?
Il serre la mâchoire.
- Souleymane : Parce que quoi qu'il arrive, je veux que tu te souviennes de moi.
Quelque chose sonne bizarre dans ses mots. Un mauvais pressentiment me traverse, mais je refuse de l'écouter.
Je prends la chaîne entre mes doigts.
- Moi : Tu reviens pour de bon, hein ?
Il ne répond pas tout de suite. Son regard se perd un instant dans la nuit. Puis, doucement, il tend la main vers mon visage et effleure ma joue du bout des doigts.
- Souleymane : Je reviens toujours vers toi.
Je ferme les yeux sous son contact, savourant ce moment que j'ai tant attendu.
Quand je rentre ce soir-là, la chaîne serrée dans ma main, je me sens différente.
Il est là. Il est revenu.
Et même si je sens au fond de moi que quelque chose ne va pas, même si Souleymane garde un secret, je décide d'y croire.
Parce que pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression que peut-être, on a encore une chance.
