Je comprends. Je comprends pourquoi toutes les filles sont folles de Justin Bieber, parce que ce mec est capable de faire des trucs incroyables rien qu'avec ses doigts.
Mais je le déteste toujours. Et je le déteste encore plus que je ne saurais le dire.
Je me cache le visage entre les mains.
- Vous l'avez déjà fait ? s'exclame Lila en sautillant.
- Oh mon Dieu, non ! (J'agite les mains.) Non, non, non !
- Mais vous avez fait des trucs, non ? demande Kay avec une lueur d'humour dans les yeux. Je le vois.
- O-oui, je bafouille.Megan s'humecte les lèvres, sourit et retire le bouchon de son stylo.
- Alors, raconte.
- Je vais pas vous raconter ça !J'ai les joues brûlantes.
- Oh ! s'écrie Kay en riant. C'est tordant ! Elle est gênée pour un simple jeu ! Oh mon Dieu. De mieux en mieux.
- Allez-vous-en, je murmure. C'est juste que... vous n'aurez aucun détail sordide.
- Allez quoi, insiste Megan avec un sourire malicieux. On est toutes passées par là.
- Vous peut-être, gronde Lila avant de se tourner vers moi. Maddie, tu as couché avec Justin ?
- Non.
- Est-ce que tu as, tu sais, tiré sa sonnette d'alarme ?Je ricane.
- Tiré sa sonnette d'alarme ?
- Est-ce que t'as goûté sa sucette ? demande Kay en s'allongeant sur le ventre, secouée d'un rire silencieux.
- Beurk ! Non ! je réponds en riant.
-Bon d'accord. (Lila hausse les épaules.) Alors, est-ce qu'il t'a bouffé le steak ?Je me laisse tomber en arrière sur mon lit, prise d'un fou rire comme je n'en ai pas eu depuis une éternité. Je suis sûre que les larmes vont suivre.
- Bouffé... le... steak ? (Je prends une profonde inspiration.) D'où ça sort, ça ?
Kay essaie, en vain, de répéter les mots, tout en agitant la main avant d'enfouir son visage dans son oreiller.
- C'est heu, lécher, quoi, tu sais. (Megan secoue la tête en riant.) Je peux pas. Je peux pas, désolée.
- Oh ! Oh, oh non. Aucune histoire de steak.Megan hoche la tête et lève le pouce.
- D'accord, alors est-ce qu'il y aurait eu... tripotage de haricot ? reprend Lila, les épaules secouée par le rire.
- Je préfère même pas... (je secoue la tête) poser la question.
- C'est juste... heu. Comment dire ça ?Lila penche la tête en arrière.
Kay relève les yeux.
- Est-ce qu'il a joué avec l'appât pendant la partie de pêche ?
Megan s'effondre par terre en s'esclaffant comme une hystérique, le corps tremblant.
- Je... oh.
Je regarde Lila.
- Hum, oui ? je lâche en essayant de contenir mon rire.
- Youhou ! s'exclame Kay, et je sens mes joues s'enflammer.
- J'arrive pas à croire que je vous ai dit ça. Vraiment, j'y crois pas.
- Oh, qu'est-ce que j'écris pour ça ? demande Megan en s'essuyant sous les yeux.
- Écrire ? Attends, quoi ? (Je me redresse.) Tu peux pas écrire ça sur le plan !
- Je suis obligée, répond-elle. Pour pas qu'on perde le fil.
- C'est mal, Meg, dit Lila en secouant la tête.
- Mets « partie de pêche », dit Kay en gloussant. Personne saura ce que ça veut dire.
- Oh mon Dieu. (J'enfouis mon visage dans mes mains. J'entends Megan retirer le capuchon du stylo et gratter le papier.) Oh mon Dieu. Voilà. (Elle se redresse.) La pêche en deuxième semaine. T'es vraiment en avance sur le programme, ma petite joueuse.
- Mais c'est bien, non ?Lila hoche la tête avec enthousiasme.
- Ah oui. C'était juste une idée approximative. Si t'arrives à tes fins avant la fin du mois, c'est encore mieux.
- Parti comme ça, ce sera réglé avant la fin de la semaine, déclare Kay d'un air sournois.
- Quoi, dans deux jours ? (Je secoue la tête.) Il n'est pas encore amoureux de moi. C'était pas ça, l'idée ?
- C'est vrai, acquiesce-t-elle.
- Mais ça va pas tarder, ajoute Megan. Je le vois dans ses yeux.
-Tu crois qu'il est en train de tomber amoureux de moi après, quoi, douze jours ? (Je ricane.) Ouais, c'est ça, Meg. On n'est pas dans une espèce de roman d'amour à deux balles avec toutes ces conneries de coups de foudre. Il n'y a aucune manœuvre du Destin pour nous transformer en âmes sœurs éternelles qui combattent vaillamment les méchants. L'amour, ça prend du temps. Ça demande des efforts. C'est pas une chose dans laquelle tu te jettes la tête la première, parce que si tu t'y prends bien, ça peut être pour toujours. Moi j'ai l'intention de ne tomber amoureuse qu'une fois, et quand ça arrivera, ce sera pas en trois semaines, et pour Justin non plus probablement. Les gens comme Justin ne tombent pas amoureux comme ça. Mais le truc, c'est qu'on ne peut pas contrôler l'amour. On ne peut pas le forcer.Je me lève pour me planter devant la fenêtre.
- Mais pourtant, est-ce que c'est pas ce que t'es en train de faire en ce moment ? demande doucement Lila en braquant ses yeux doux sur moi. Essayer de contrôler l'amour et de le forcer ?
- Non. J'essaie juste de le battre sur la ligne d'arrivée. Ce n'est qu'un jeu. L'amour, c'est comme le Cluedo; tu peux facilement faire fausse route, mais t'y arrives toujours à la fin. Pour Justin, je serai la fausse route, et lui sera à peine une alerte sur mon radar.
- Alors, parce qu'on n'est pas tout droit sortis d'un livre, ça veut dire qu'on ne peut pas tomber amoureux instantanément ? interroge Megan en haussant les sourcils.
- Exactement. On vit pas dans un monde imaginaire, c'est la réalité, et la réalité, ça craint.Elle grogne.
- Mais si tu tombais amoureuse avant même de t'en rendre compte ? Il a été scientifiquement établi qu'on est automatiquement attiré par les personnes qui « correspondent » à nos phéromones.
- Beurk, murmure Kay.
-Alors pourquoi on pourrait pas tomber amoureux aussi facilement que ça ? insiste Megan. Et si l'amour était instantané, mais que nos cerveaux humains n'étaient pas encore assez évolués pour le reconnaître ? Et si chacun d'entre nous avait une âme sœur ? Alors ?
- Alors le monde serait meilleur, je réponds doucement. Parce que personne ne souffrirait. C'est un idéal, Meg. Et le monde réel n'est pas idéal. Il y a des règles à suivre - des règles tacites, acquises - mais des règles malgré tout. Si tu les enfreins tu fais machine arrière, si tu les suis, la vie est parfaite. Avec ce plan, je saute seulement quelques règles. Je vais gagner la partie.
-Moi ça me plaît de penser qu'il y a quelqu'un, quelque part, qui est fait pour nous, déclare Lila d'une voix calme. Ça me plaît de penser que le cours naturel des choses peut aussi s'en charger.
- Pas moi, grommelle Kay. Ça pue d'avoir quelqu'un qui contrôlerait ma vie et mes sentiments.
- C'est parce que tu crois pas en l'amour, Kay, dit Megan avec un regard insistant.Kay lui rend le même regard.
- Toi non plus.
Megan lui adresse un petit sourire doux qui illumine son visage tout entier.
- Oh, je crois en l'amour, Kay. Je pense qu'il y a quelque part quelqu'un pour chacune de nous qui nous aimera sans condition. Ça me plaît de le croire. Sinon, quel intérêt ? L'amour est merveilleux, libre de tout jugement et ne condamne jamais. L'amour illumine et donne même la force de survivre aux pires épreuves. Qui ne voudrait pas croire à ça ?
- Tu lis trop de romans d'amour, Meg.
-Et alors? Il faut bien trouver l'espoir quelque part. Et si le fait de me perdre dans les pages d'un bon gros roman me donne de l'espoir, alors je vais continuer à m'y perdre, tout en espérant qu'un jour, je trouverai le grand amour dans lequel je pourrai me perdre. Parce que ça nous arrivera, à chacune de nous. Un jour, on sera tellement perdues dans l'amour qu'on sera incapables de retrouver le chemin de la sortie.Je relève les yeux, et je peux distinguer la résidence de la fraternité de l'autre côté de la rue. Troisième étage, deuxième fenêtre en partant de la droite. Justin.
- Qu'est-ce que t'en sais, au final ? je demande à Megan.
Elle m'adresse le même petit sourire qu'à Kay.
- Oh, j'en sais rien. Mais j'ai l'espoir. Et à la fin de la journée, sans amour, l'espoir c'est un peu tout ce qui nous reste, non ?
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