Rencontre avec la Lady

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Alianora battait le pavé du pied depuis une dizaine de minutes déjà. Elle était venue en avance, tellement fébrile qu'elle n'avait pu rester chez elle plus longtemps. Son souffle formait un nuage de vapeur dans l'air glacial. Elle se frotta les bras pour se réchauffer, regrettant de ne pas avoir pris ses gants fourrés. Le cuir fin de ceux qu'elle portait ne protégeait pas ses doigts du froid hivernal. La température avait chuté d'un coup pendant la nuit et les fenêtres s'ornaient de bijoux de givre. La jeune fille avait hâte de retrouver la chaleur des machines à laquelle elle avait choisi de dédier sa vie.

Plus pour s'occuper que par un réel souci de vérification, elle examina les outils pendant à sa ceinture, ceux dont elle ne se séparait que pour voler, à cause de leur poids. Will lui avait dit qu'on lui en fournirait sur place mais elle tenait à avoir les siens, ceux qu'elle connaissait par cœur et dont l'usage en avait poli le manche.

Alianora avait encore du mal à croire que son rêve allait se réaliser. Elle leva les yeux sur l'immense masse de la Machine la surplombant. En face d'elle, une porte se découpait sur sa paroi de cuivre, et loin au-dessus d'elle s'entre-mêlaient des tuyaux de différentes tailles. Un grondement sourd montait de son ventre de métal.

La jeune mécanicienne sursauta quand une main se posa sur son épaule. Elle fit volte-face et découvrit un homme d'âge moyen, vêtu d'une redingote élimée. Les années avait creusé et marqué son visage, tout comme elles avaient blanchis ses cheveux. Ses yeux enfoncés dans leur orbite brûlaient d'un feu sombre qui lui fit un peu peur.

- Mademoiselle Carbery ? interrogea t-il d'une voix rauque.

Elle hocha la tête, intimidée.

- Je me nomme Jack, et c'est moi qui suis chargé de vous amener à l'intérieur de la bête.

En prononçant ces mots, il fit un pas de côté et donna une grande claque sur la paroi de métal qui résonna étrangement. Ces paroles auraient pu avoir un ton de bravade si n'était le léger tremblement au fond de sa voix. Mais Alianora n'y prit pas garde, obnubilée qu'elle était par la Machine et son rêve qu'elle touchait maintenant du doigt.

L'homme s'approcha de la porte et, empoignant le volant qui la scellait à deux mains, le fit pivoter. La porte s'ouvrit sans un grincement. La jeune fille fut surprise de la facilité avec laquelle n'importe qui pouvait entrer dans la Machine.

- Peu sont ceux qui ont envie de s'y risquer, indiqua Jack avec un sourire sans joie, comme s'il avait lu dans ses pensées. Et ils n'ont pas tort... ajouta t-il lugubrement.

Alianora n'entendit même pas ces derniers mots. Il lui semblait inconcevable que quiconque ne veuille pas pénétrer dans la Machine tant elle-même en rêvait.

Ils entrèrent. Jack alluma une lanterne à pétrole suspendue au mur avant de refermer la porte derrière eux. Tandis qu'ils progressaient le long de l'étroit couloir sur les parois duquel la flamme de la lampe jetait des lumières formidables, la jeune mécanicienne tentait de deviner ce qu'on allait lui demander. Ses hypothèses étaient toutes plus folles les unes que les autres... En réalité, elle n'avait aucune idée de la raison de sa présence en ces lieux.

- Pourquoi suis-je là ? finit-elle par demander, n'y tenant plus.

Elle n'eut qu'un grognement comme seule réponse. Qu'importe, pensa-t-elle en haussant les épaules, elle serait bientôt fixée.

Alianora aurait bien été en peine de déterminer combien de temps s'était écoulé depuis qu'ils avaient pénétré dans la Machine quand Jack l'arrêta d'un geste de la main. Il sortit de sa poche un trousseau de clés à l'air ancien et en introduisit une dans la serrure de la porte lui faisant face. Alianora serait passée à côté de celle-cibsans se douter seulement de son existence tant elle se fondait dans le reste du mur. Son guide poussa le battant du bout des doigts et, s'écartant vivement, lui fit signe d'entrer. Pour la première fois, la jeune mécanicienne se sentit intimidée et un peu anxieuse. Malgré le peu d'amabilité de Jack, elle aurait été rassurée qu'il vienne avec elle, et surtout qu'il ne semble pas si nerveux...

L'œuvre d'une vieOù les histoires vivent. Découvrez maintenant