Sirens (Eleven)

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Le Docteur se tenait debout là, au milieu de ce grand hall autrefois agité d'une impatience frénétique, dans un état d'hébétude profond. Quelqu'un aurait pu lui parler ou faire une pitrerie sous son nez qu'il ne l'aurait pas remarqué. Il avait échoué. Il avait vu ce qui allait se passer et avait décidé d'agir avant que ça ne laisse une trace dans l'histoire. L'événement n'était pas indélébile lorsqu'il l'avait entrevu. Désormais, il l'était, au même titre que les sept, huit et neuf janvier ou encore le treize novembre de l'année 2015 et se désolait de n'en avoir rien pu changer, de n'avoir pas su sauver tous ces gens. Peut-être était-il destiné à n'en rien faire mais il ne pouvait pas le croire. Il avait eu besoin de croire qu'il y avait un espoir, que tant que ce n'était pas un point fixe dans le temps, il pouvait encore changer cette horreur, ce triste jour dans l'histoire du monde terrestre. Cette planète était un peu la sienne et la voir sombrer dans le chaos de la folie humaine le blessait profondément. Il avait échoué, encore une fois.

Il avait su, pourtant, en bondissant hors du TARDIS, qu'il était déjà trop tard. Le pressentiment l'avait suivi alors qu'il courait à en perdre haleine dans l'établissement. Il avait trompé tout le monde avec son papier psychique. Il avait prétendu faire partie de la sécurité du territoire et avoir reçu des informations sur un comportement suspect. D'une certaine façon, il avait prévenu ces gens. Il les avait mis sur leurs gardes mais ça n'avait pas été suffisant. Personne n'avait vu la menace. Personne, hormis le Docteur, ne savait ce qui allait se dérouler dans quelques minutes. Il avait redoublé de vigilance et agi aussi discrètement qu'il lui était possible : il avait tenté de repérer et de contrôler la menace mais il avait été trop lent, beaucoup trop lent, et il s'en voulait. Il se sentait coupable de n'avoir pas su agir à temps. Lui, le maître du temps et de l'espace, avait croisé le regard du martyr. A peine eut-il le temps d'ouvrir la bouche que l'explosion retentissait, tout de suite suivie par une deuxième, puis une troisième.

D'abord, il y eut le silence. Un silence assourdissant qui répondait à ce grand fracas qui avait ébranlé tout le bâtiment. Le temps semblait s'être arrêté un instant. Rien ne bougeait, rien ne bruissait. Il n'y avait rien d'autre que ce silence lourd de significations dont la pire trottait dans l'esprit du Docteur. Ce silence était propre à la mort. Elle rôdait, prête à faucher les âmes des personnes tombées plus tôt. Ce silence se remplissait peu à peu d'un sifflement désagréable. Il fut imperceptible au départ puis, rapidement, il emplit l'espace. Omniprésent et sans interruption, il devint rapidement insupportable. Pourtant, il n'y avait aucun moyen de s'en débarrasser. Ce sifflement était le seul mouvement perceptible dans l'air. Le Docteur se releva. Soufflé par l'explosion, il avait glissé à terre. Il tituba, sans bruit. Il semblait être le seul à pouvoir encore se mouvoir. Le sifflement l'étourdissait et ses yeux ne distinguèrent rien d'autre que du blanc à perte de vue quand il les ouvrit. Le phénomène dura quelques minutes et la vision lui revint progressivement.

Ensuite, le sang. Des taches écarlates s'étalaient partout. Il pouvait en sentir l'arôme cuivré et si entêtant que ça en devenait écœurant. A mesure que ses yeux s'habituaient à la lumière, il distinguait le fluide. Rien ne semblait avoir été épargné par ce déluge de pluie rouge. Murs, sols et plafonds en étaient recouverts comme s'ils avaient été les témoins d'une bataille de paint-ball, comme s'ils avaient subi les assauts répétés d'un jet de peinture rougeâtre. Sauf que ce n'était pas de la peinture. Sauf que ce n'était pas un jeu. C'était un champ de bataille et la terre buvait le sang des vaincus, ces vaincus qui n'avaient pas demandé à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment, ces vaincus qui avaient cru à tort qu'ils étaient en sécurité et qui avaient par mégarde marché sur une mine active. Ils gisaient çà et là ces vaincus d'une guerre qui ne les concernait même pas. Mélangés à eux, il y avait les grands vainqueurs qu'on saurait pourtant à peine reconnaître dans ce spectacle sanglant. Ils étaient les vainqueurs seulement parce qu'ils se riaient de ce spectacle morbide auquel ils participaient pour ne laisser qu'une sanglante trace dans l'Histoire.

Vinrent alors les cris, le mouvement. Le temps avait repris son cours et tout se précipitait. Les hurlements se suivaient, se faisaient écho, s'arrêtaient, reprenaient, s'étranglaient de larmes. Et tout le monde courait. Tous couraient vers un abri, un espoir une réponse. Tous se heurtaient au danger, à l'évidence, à un silence. Ils couraient en tous sens, paniqués. Aux cris, à l'agitation se mêlèrent les sirènes des secours, des forces de l'ordre. Les sirènes hurlaient sans discontinuer, se mêlaient au sifflement, aux cris de panique et de désespoir. Le Docteur ferma les yeux un instant et inspira fortement. Il retint un haut-le-cœur. L'odeur de mort flottait trop fortement dans l'air. L'agitation grandissait à chaque minute qui s'écoulait. Le périmètre était bouclé, les secours affluaient de toutes parts et les gens étaient évacués tour à tour. Le Docteur, lui, ne bougeait pas. Debout au milieu de toute cette folie, il restait immobile et fixait les taches écarlates d'un œil absent. Il avait échoué. Et maintenant, il luttait pour ne pas être malade devant ce désastre.

— Monsieur, vous êtes blessé ?

Oui, blessé, il l'était, mais pas comme ce secouriste le pensait. Quand les humains ne voyaient qu'un nouvel attentat, lui revoyait toute la guerre qu'il avait tant tenté d'oublier. Il avait été soldat un jour. Et il avait été un lâche. Il s'était juré que ce serait la dernière fois. Et il se retrouvait ici, au milieu d'un massacre qu'il avait voulu empêcher pendant qu'un secouriste s'occupait de blessures qu'il n'était même pas conscient d'avoir, pendant que les gens pleuraient leurs proches disparus, pendant que tout le monde cherchait des réponses qui ne viendraient jamais. Il n'y avait aucune réponse au pourquoi d'un tel attentat. Ce n'était que de la lâcheté, de l'influence, des rêves disproportionnés. C'étaient des gens sans peur qui avaient voulu susciter une terreur qui effacerait leur nom pour une cause qui restait obscure. Il n'y avait pas de réponse au pourquoi cet endroit, pourquoi ce jour, pourquoi ces gens. Il n'y avait que des pourquoi auxquels personne ne savait apporter de réponses.

— « Pourquoi ? » Une si petite question pour de si grands problèmes.

— Docteur ? L'appela Amelia Pond, un fantôme de son passé qu'il était seul à voir.

— Vois-tu pourquoi l'optimisme est la meilleure des réponses ? Lui répondit-il. J'ai toujours été un optimiste perdu dans un monde de pessimistes. J'essaie d'apporter un peu de joie, un peu d'espoir. J'essaie de réparer les injustices, d'empêcher les massacres. J'ai défendu cette planète en y mettant corps et âme. Les hommes sont piégés dans un cercle vicieux, condamnés à reproduire les mêmes erreurs, à n'en rien apprendre. Il n'y a aucun espoir et ils me rappellent chaque jour l'erreur que j'ai moi-même commise et que je cherche tant à réparer. Je continue d'espérer qu'un jour tout changera. Je continue à espérer qu'un jour ils comprendront et, lorsque ce sera le cas, la paix sera possible. Face à la folie des hommes, face à leur soif inextinguible de sang, j'oppose ce minuscule espoir qui, seul, peut vaincre la peur. Ils ne gagneront pas car nous ne céderons pas à la peur.

Le Docteur jeta un dernier coup d'œil sur cet échec cuisant, sur cette folie qu'il ne comprenait pas plus que les autres. Il portait sur lui les traces de cet attentat meurtrier. Puis, plein de tristesse et de souffrance, il tourna les talons et s'évanouit dans la foule pour retrouver son TARDIS sur les pas de son propre fantôme...

Brèves de TARDISOù les histoires vivent. Découvrez maintenant