Je savourais chaque seconde, craignant que ce fût la dernière, craignant d'être le prochain pantin sans vie qui serait balancé par-dessus bord, dans la bouche glaciale des fonds marins. La place se fit plus présente, les hommes plus rares. Quelque chose en moi me tirailla et provoqua une faible toux rauque. Retirant mes mains de devant ma bouche, ce fut avec horreur que je les vis tachées de sang. Ma fin arrivait peu à peu. Je me sentais glisser vers elle depuis quelques temps.
_ Il le faut madame, nous ne pouvons nous permettre de garder des morts sur ce bateau.
_ Il n'est pas mort! Il dort !
Me retournant, je vis qu'une jeune femme refusait de donner son enfant aux profondeurs de la mer. Elle pressait son petit contre son corps si frêle, embrassait de ses lèvres gercées son front. Un homme lui arracha son bébé des bras et s'en débarrassa dans l'eau sans lui accorder un regard. Le visage de la mère se décomposa, et une lueur d'une haine ineffable irradia ses yeux. Je crus qu'elle allait se jeter sur l'homme, le ruer de coups, le tuer, pour l'offrir lui aussi à la mer. Mais elle n'en fit rien. La haine de son visage s'effaça, comme toute autre émotion. Elle se laissa glisser dans un coin, s'aggripa à la rambarde, et ne bougea plus. Ses yeux ne fixaient rien, ni la mer, ni les hommes, ni la vie. Un instant, je pensais aller la rejoindre pour la réconforter, mais je ne bougeai pas. Mes muscles étaient trop fatigués et ma détermination quasi inexistante.
Me ramassant sur moi-même dans un coin à l'écart, je croisai les bras sur les genoux, posai ma tête et fermai les yeux.Je ne pouvais m'empêcher de penser que j'avais fait tout cela pour rien. Ces années de torture purement vaines. J'allais mourir sans apercevoir l'Eldorado... "L'herbe sera grasse, les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse... " Un mensonge, un mythe, une légende, une réalité, je ne le saurais jamais. J'avais le sentiment d'avoir échoué, d'avoir bafoué la mémoire de mes parents.
Je nous revus tous les trois, ensemble, nous baladant au soleil. Mon père m'expliquait qu'un jour il nous emmènerait sur l'Eldorado. Ma mère, un sourire éblouissant peint sur les lèvres, glissa sa main dans mes cheveux châtains dans une tendre caresse, en fredonnant la légende sur le lieu idyllique. Quand elle parla de sa douceur, trois hommes masqués arrivèrent. Encore qu'une enfant , je me pétrifiai devant ces menaçantes silhouettes. Ils nous ordonnèrent de vider nos poches de tous biens précieux. Mes parents, me protégeant de leur carrure, obtempèrent sans hésitation. Mais les hommes n'étaient pas venus que pour l'argent. Détaillant ma mère d'un regard où la luxure dominait, ils lui ordonnèrent de se dévêtir. Dans un élan de rage, mon père se jeta sur l'homme qui avait osé proférer telle horreur à son épouse. Il se prit un violent coup de poing dans l'estomac et s'étala au sol. Refusant d'abdiquer, il revint à la charge, mais s'écroula aussitôt, sous mes yeux ahuris. Je passais de nos agresseurs à mon père, sans comprendre, sans réaliser ma perte. Puis le sang se mit à couler, et il me fut impossible de me refuser à la réalité. Un des hommes avait sorti un revolver, et il le pointait sur ma mère. Elle ne le vit pas, pas plus qu'elle ne vit ma détresse. Ses yeux humides ne voyaient que mon père, sa dépouille, sanglante, sur le sol. Elle se laissa tomber à ses côtés, caressant sa joue, laissant ses doigts glisser dans son cou, rejoindre sa nuque, comme elle le faisait quand il la prenait dans ses bras. Mes jambes ne me portaient plus depuis un moment, et j'assistais à la scène, en temoin impuissant d'une tragique conclusion d'un amour infini. L'homme réitéra son ordre, mais dans la prison de son deuil, ma mère ne put réagir. Il l'a prit par les cheveux, l'arrachant à son amant, et lui déchira le chemisier. Toujours aucune réaction de sa part. De ma gorge nouée par les sanglots je criais aux hommes de la lâcher, et elle parut reprendre prise avec le réel un moment. Elle sonda mon regard avec tout l'amour qu'elle m'avait toujours porté, et murmura des paroles à jamais gravées en moi : " Pars mon bébé, va-t'en loin d'ici. Papa et maman ne reviendront pas, mais resteront présent dans ton cœur. Par mon amour, va caresser l'Eldorado! "
Quelqu'un me secoua les épaules. Lentement, j'ouvris les yeux quittant peu à peu ce rêve... cette réminiscence. Un homme me dit:
_ Desolé, j'pensais que t'étais morte...
Lugubrement il ajouta:
_ Je repasserai.
Je n'avais pas la force de répliquer, et à quoi bon? Il était déjà parti et... avait raison. Je ne tiendrais plus très longtemps. Je sentais la vie quitter mon corps, s'extraire de mon être, de cette enveloppe charnelle inutile.Desolée, maman... Pardonne-moi, papa... je n'ai pas réalisé notre rêve...
Tous sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse...

VOUS LISEZ
La caresse de l'Eldorado
Short StoryLe récit du dernier voyage d'une jeune femme, comme il y en a probablement trop. Un bateau, des émigrés, l'espoir, la réalité... Une nouvelle écrite en parallèle du roman "Eldorado" du dramaturge et romancier Laurent Gaudé. Inspirée de l'histoire ra...