Après avoir marché pendant vingt bonnes minutes dans les rues désertiques, je frappai comme à mon habitude trois fois à la porte. Monsieur Acido ouvrit quasi instantanément, vêtu de son manteau, le bonnet vissé sur la tête et l'air grave.
- Tu es en retard ! me lança-t-il à la hâte.
- Bonjour Monsieur Acido, claironnai-je comme si je n'avais rien entendu.
- Charles, appelle-moi Charles, s'agaça-t-il.
Impossible, il me répétait ça tous les jours, mais c'était plus fort que moi. Il avait été mon professeur de Lettres et avait cinq ans de plus que mon père. Je ne pouvais pas me résoudre à l'appeler "Charles".
Je fus un peu surprise par le ton qu'il utilisa pour s'adresser à moi. Jamais il ne s'était comporté ainsi. Je me faufilai entre lui et la porte pour profiter de la chaleur intérieure le plus vite possible, plutôt que de rester planter sur le perron. Il ferma la porte derrière moi, mais ne lâcha pas l'affaire pour autant.
- Tu es en retard, répéta-t-il en enlevant son manteau en même temps que moi.
- Ah bon ? fis-je mine de ne pas m'en être rendu compte. Vous alliez quelque part ? lui demandai-je en lui jetant un œil.
- Je venais te chercher Molly, tu n'as jamais été en retard, pas une seule fois.
J'allais devoir être plus prudente que prévu si je ne voulais pas le voir débouler à l'improviste à la maison.
- J'ai cru qu'il t'était arrivé quelque chose !
Il m'entraîna jusque dans le salon afin que je m'installe confortablement. Chez lui, régnait une ambiance totalement différente de chez moi. Dans sa maison, tout demeurait comme avant l'épidémie. Il n'avait pas fait d'aménagement particulier et vivait dans la totalité de sa maison, volets grands ouverts. Seul le manque d'électricité trahissait notre mode de vie précaire. Sa cheminée fumait en permanence et pas seulement la nuit contrairement à moi. Il avait des bras forts et fendait les bûches plus vite que son ombre. Il pouvait se le permettre.
Il s'installa près de moi et me servit une infusion bien chaude à la verveine. C'était le genre de luxe que j'appréciais quand je venais lui rendre visite. Il avait tout une plantation d'herbes aromatiques et de plantes comestibles qu'il faisait pousser avec le plus grand soin à l'intérieur, au bord de ses fenêtres. Il les faisait pousser et en ramassait les graines pour les replanter ultérieurement.
J'avais bien essayé, moi aussi, de me mettre à ce type de jardinage très utile, mais je n'avais pas la main verte et mes plantations dépérissaient au bout de quelques jours seulement. Je m'étais donc résignée à ne connaître ce genre de plaisir qu'ici. Lorsqu'il en récoltait pour en faire sécher, il m'en donnait toujours un petit sac que je gardais précieusement et n'utilisais qu'avec la plus grande parcimonie.
Je bus une gorgée du breuvage chaud et poussai un profond soupir de bien être.
- Tu as l'air gaie ce matin, me fit-il remarquer. Tu as dormi ?
Je repensais à la soirée que je venais de vivre, la soirée la plus palpitante de ces dernières années. Je devais tâcher de ne pas paraître trop différente de d'habitude car, déjà, Monsieur Acido me trouvait étrange. Il savait bien sûr que je ne dormais jamais la nuit et avait pris cette information comme argent comptant. Il ne s'étonnait plus de me voir des poches plein les yeux et la mine fatiguée quand je venais lui rendre ma petite visite matinale à 9 heures tapantes.
- Oui, je me suis effondrée en lisant "Les Hauts de Hurlevent", ne mentis-je qu'à moitié.
- Ça ne t'a pas plu ?
- Pas vraiment !
Et ça, ce n'étais pas un mensonge, du moins pour le peu de pages que j'en lus.
- Dommage, j'ai cru que tu apprécierais ce genre de lecture. Je t'ai mis de côté un lapin que j'ai chassé ce matin et un peu de thym.
- Oh merci ! me réjouis-je. Vous n'êtes pas obligé de faire ça, vous le savez !
- Je sais mais sans moi tu ne boirais que des bouillons d'orties. Crois-moi, je n'ai pas le choix, gloussa-t-il.
Pour ne pas le brusquer, nous parlâmes de tout et de rien comme à notre habitude. Charles Acido était veuf bien avant l'apparition de la grippe X. Sa femme, Eléonor, était morte d'un cancer et ils n'avaient jamais eu d'enfants. Il était d'un de ces physiques qui ne démentent pas les clichés que pouvaient avoir les élèves sur les professeurs de Lettres.
Il était plutôt grand, ses cheveux d'un blond foncé s'emmêlaient les uns les autres, la faute à une longueur difficile, ni courte ni longue, qui n'accepte aucune discipline capillaire. Ses grands yeux insipides et sans grand intérêt n'étaient que deux billes marron perdues derrière une paire de lunette inchangée depuis une vingtaine d'années. Il avait cependant ce charme, cet atout, qu'ont certains de ses comparses d'avoir ce petit je ne sais quoi. Un petit aire de Don Juan, de poète incompris et il était de ceux qui récitent de tête des passages de Roméo et Juliette pour captiver les filles. Un irrésistible romantique si l'on veut.
Je finis enfin le contenu de ma tasse que je buvais toujours avec une lenteur exagérée pour en profiter un maximum. En y réfléchissant bien, j'étais certaine que si les fameux petits sachets de verveine séchée n'accompagnaient que rarement les paniers garnis dont il me couvrait sans cesse, c'était parce qu'il craignait sûrement que je ne vienne plus le voir. Chose totalement fausse bien entendu.
Il représentait beaucoup pour moi. Il n'était pas seulement une compagnie, il était aussi un moyen de survie et une source d'alimentation non négligeable. Sans lui je serais certainement déjà morte de faim s'il ne m'avait pas montré certains aspects de la survie que j'aurai naïvement négligée. Au-delà de la dimension pratique il me permettait aussi de ne pas devenir folle en me tenant compagnie et en discutant de tout et de rien avec moi.
Vint enfin le moment tant repoussé d'aborder le sujet des médicaments. Une mission cruciale de ma matinée. J'osai croire que Sam allait mieux et qu'il ne lui était rien arrivé pendant mon absence.
- Dites, je pensais à ça hier soir et je me disais que ce ne serait pas une si mauvaise idée, attaquai-je.
- Tu as reconsidéré mon offre de venir t'installer ici avec moi ? roucoula-t-il étrangement.
- Euh, non !
J'avais parfois la nette impression que nous n'avions pas les mêmes attentes l'un envers l'autre. Il ne me regardait jamais comme un homme devait regarder une enfant. Et puis, certaines fois, je me rappelai que je n'étais plus une enfant, que j'étais une femme et lui tout simplement un homme.
- Tu seras bien mieux ici et tu le sais ! insista-t-il une fois de plus.
- On en a déjà parlé et je tiens à mon indépendance.
- J'y ai réfléchi figure-toi et je crois que je pourrais te consacrer une ou deux pièces de la maison. Ça ne te changera pas beaucoup de chez toi . Tu serais comme dans un appartement.
Malin le singe, pensai-je.
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S.A.M
Science FictionEn 2050, le monde est soudainement ravagé par une nouvelle mutation du virus de la grippe que tout le monde pense inoffensif. Sans même qu'ils ne s'en aperçoivent, les Hommes se retrouvent victimes d'une pandémie et nomment le virus "la grippe X". P...