Chapitre II

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D'une certaine façon, je suis reconnaissante envers mes parents de m'avoir tenue à l'écart des gens de passage. Ça me fait déjà assez de mal quand je lis dans leurs yeux ce qu'ils pensent de moi. D'ailleurs ils m'ont toujours soutenu que c'est pour cette raison qu'ils m'ont isolée, que c'est pour mon bien, que les autres auraient été tout aussi cruels qu'eux et que c'est la raison de leur honnêteté envers moi.

Ils ajoutaient qu'il ne fallait pas que je me fasse de faux espoirs, que je ne trouverais de toute façon personne pour partager ma vie et que ce serait imposer un fardeau à quelqu'un. Et enfin qu'eux seuls dans leur infinie compassion avaient choisi de me garder et qu'ils s'imposaient volontairement cette charge. Leur discours à mon sujet sonnait toujours faux à mes oreilles. À mon sens, les bons sentiments qu'ils s'octroyaient leur étaient complètement inconnus et leur motivation à me garder était nettement plus intéressée.

Un matin en me levant, je trouvais des taches de sang sur ma couche. Cette découverte me fit paniquer, je pensais qu'il m'arrivait quelque chose de grave. Je ne voulais surtout pas que mes parents s'en rendent compte alors je rabattis ma couverture en me disant que je prendrais le temps de nettoyer les taches à un moment où je serais seule dans la chaumière.

Je pense maintenant que Devia devait guetter ce moment depuis quelque temps, car elle les remarqua et en parla à Alkar. J'étais occupée à ranger du bois quand je surpris leur discussion à ce sujet par une fenêtre ouverte :

– Ragune a saigné c'te nuit.

Il y eut un silence, puis :

– C'tait la première fois ?

– Oui.

Un nouveau silence.

– Faudrait qu'on la marie maintenant qu'elle peut porter des enfants, c'est dans les usages, mais franchement, j'vois pas qui voudrait d'elle. Et elle reste une charge pour nous.

Et ma mère de renchérir :

– Toute façon, on peut pas la présenter à Circoval comme étant not' fille, personne la connaît et on n'en a jamais parlé. Va falloir trouver une aut' solution ou la garder avec nous jusqu'à not' mort ou la sienne. Jt'avais dit dès l'départ que c'tait une mauvaise idée d'la prendre ici ! Elle pouvait qu' nous attirer des ennuis tôt ou tard ! On aurait dû la laisser aller chez les Aaroxes pour d'venir l'une d'entre eux, on en aurait plus jamais entendu parler, mais t'as rien voulu savoir, alors maintenant débrouille-t'en !

– Tu sais très bien que j'pouvais pas la laisser y aller ! Y fallait que j'la ramène ici, j'avais pas le choix ! Et y me semble que t'as bien vite arrêté d' protester quand t'as tenu l'argent ent' tes mains...

– J'dis juste qu'elle est un poids et une menace pour nous, on aurait dû demander plus. En tout cas maint'nant, trouve une solution pour nous en débarrasser définitivement, on l'a gardée et nourrie bien assez longtemps.

– D'accord, d'accord, j'vais voir ce que j'peux faire.

Je ne sais pas ce qui me causa le plus grand choc dans cette conversation, le fait que je n'aurais certainement aucune chance de trouver un mari et que je resterais donc ici toute ma vie, ce dont je me doutais un peu de toute façon, le fait que ma mère ne voulait pas de moi dès le départ et que c'était Alkar qui avait insisté pour me prendre chez eux ou enfin que quelqu'un les avait payés pour me prendre chez eux afin que je n'aille pas chez les Aaroxes. Je n'avais jamais entendu parler de tout ça, pourquoi est-ce qu'on aurait dû m'envoyer chez eux ? Quelque chose m'échappait complètement là-dedans et je n'avais pas la moindre idée d'où je pourrais trouver des réponses. Et puis d'entendre parler de mariage me fit prendre conscience que j'aurais pu avoir une autre vie loin d'ici, avoir des enfants à qui apporter tout l'amour que j'avais en réserve, et peut-être même un mari qui aurait su m'aimer.

Astria Tome I MétamorphoseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant