Frappe-toi le cœur

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Je frappe les hypocrites, les faux-amis et leur double-jeu, ainsi que tous les sourires sans saveur. Ces personnes qui se cachent derrière un masque de gentillesse pour cogner plus fort. Ces personnes qui blessent et qui savourent secrètement leurs crimes. Je déchire leur déguisement et leur sourire en carton. Je déchire ce qu'ils prétendent être, ce qu'ils sont, leur espèce.

Je frappe l'amitié, cette chose soi-disant merveilleuse, mais qui ne vaut pas mieux que toutes ces personnes hypocrites. L'amitié, vous savez, et encore plus fourbe que vous ne le pensez. Elle vous offre comme cadeau le bonheur, et si par malheur vous le possédez déjà, elle vous donnera comme ticket de caisse l'espoir pour échanger son don avec la déception. Car au final, l'amitié n'apporte rien d'autre que cette amère et triste déception, qui vous ronge et vous détruit de l'intérieur.

Je frappe l'amour. Car l'amour est encore plus vicieux que l'amitié. C'est bien simple : l'amour est lâche. Après vous avoir promis joie et bonheur, il vous abandonne. Il vous laisse seul, sans bouée de sauvetage, au beau milieu de cet immense océan qu'est la tristesse. Ah ! L'amour. Il vous largue, ne laissant derrière lui que la peine, le désespoir et la désolation, et vous laisse tenter de survivre et de patauger dans les eaux troubles de la vie. Et puis vous coulez. Lentement. Très lentement. Jusqu'aux abysses. Le fond ? Il n'y en a pas, même quand vous pensez l'atteindre.

« Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. » disait Alfred de Musset

Très bien, j'obéis. Je me frappe le cœur. Je frappe tout mon être. Je frappe cette hypocrite, cette superficielle, cette amitié décevante et cet amour détestable que je suis. Mon âme, mon esprit, tout s'ébranle sous les coups que j'assène avec autant de force que je le peux. Et puis je continue à couler.

Je regarde autour de moi : des souvenirs enfouis, et les sentiments qui les accompagnent.

Je frappe. Je frappe cette partie de moi qui les a oubliés. Je frappe aussi les souvenirs pour s'être laissé oublier.

Je continue de couler. Je distingue des rêves abandonnés.

Je frappe. Je frappe cette partie de moi qui ne les a pas poursuivis. Si elle l'avait fait, je serais sûrement une personne meilleure, aujourd'hui, qui ne frapperait pas son esprit.

Et puis je continue de couler.

Ça y est, j'y suis enfin, je crois : le fond. Qu'y-a-t-il ? C'est noir. Complexe. Flou. Je vois... des choses en vrac, comme des fragments d'une même image. Qu'est-ce-que c'est ? Ne frappe pas, c'est peut-être dangereux. Etrange, on dirait un puzzle. Mais de quoi ? Pourquoi toutes ces questions ? Pourquoi une telle incompréhension ?! Tout se mélange, tout se brouille, tout est emmêlé. Perdue, je suis perdue. Quelque chose bourdonne sans cesse, le sang bat à mes tempes, les pulsations de mon cœur s'accélèrent. Un brouhaha se crée, vous le savez, vous le connaissez, ce fameux brouhaha, ce bruit de fond qui vous déchire les tympans. Stop ! STOP !

...

Silence.

...

Je plisse les yeux. Le puzzle se reconstruit de lui-même, une image se forme : c'est moi. Le fond, c'est moi ?

Je frappe. J'ai mal. Alors je tends la main, je touche mon reflet. Soudain, je me sens plus complète. Je me sens... mieux ?

Je remonte.

Je croise mes rêves abandonnés, je leur souris tendrement. Ces sourires que l'on n'accorde qu'aux jeunes enfants.

Je remonte.

Je croise mes souvenirs enfouis, je leur dit adieu. Ces adieux marqués par une trace de mélancolie mais qui donnent envie de pleurer de joie.

Je remonte.

Je croise l'amour, je l'ignore. Il n'aura qu'à venir me chercher, la prochaine fois.

Je remonte.

Je croise l'amitié, je me réconcilie avec elle et son lot de bonheur, d'espoirs et de déceptions.

Je croise ces personnes que je déteste, je leur fait un dernier doigt d'honneur avant de signer l'Armistice.

Je remonte, je suis à la surface. Je sens mon reflet remuer au fond de mon esprit, comme un bébé qui vient de naître. Après tout, le puzzle vient à peine d'être reconstruit, il lui faut du temps pour s'habituer à la lumière, aux sons et aux odeurs qui font que la vie est si particulière.

Parfois, il faut se faire du mal pour se comprendre soi-même.

Alors on se frappe le cœur, car c'est là qu'est le génie.

***

A bientôt :3

Réalités - recueil de textesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant