Elle était éveillée depuis plusieurs heures déjà, ne parvenant pas à saisir la paix, qui s'enfuyait à chaque instant qu'elle la frôlait. Les minutes passaient, inexorables et lentes, aussi lourdes que les éléphants qu'elle avait minutieusement admiré dans son enfance. Les draps remuèrent à ses côtés, une longue silhouette se dessinait sous eux. Ser Thernand, repu des plaisirs de la chair, était tombé comme une mouche, et ronflait aussi paisible qu'un enfant. Mais au Royaume de la Nuit, les enfants apprenaient très vite à ne dormir que d'un œil.
Elle s'y était encore perdue, dans ses désirs sans limite qui la prenaient et l'emprisonnaient chaque fois que la coupe de trop était vide. Elle avait besoin de cette chaleur qui se répandait dans ses veines, de cette valeur sure. C'était la seule chose en laquelle elle croyait fermement : l'alcool et son apaisement euphorique de l'âme. Que lui restait-il sinon ? Un mari empereur duquel elle chaufferait la couche pour garder le contrôle de sa politique, ce chevalier à ses côtés qui l'aimait de tout son cœur, chose dont elle était incapable. Elle n'avait plus cru en l'amour depuis la trahison de son frère et la mort de sa tante, tous deux ayant brisés son corps en l'abandonnant aux griffes de son père auxquelles elle s'était habituée. Pour elle, ce sentiment n'était qu'une invention de toute pièce pour occuper l'ennui de la vie, façonner des arts et inventer le terme de paix. Qu'est ce que ça lui avait apporté à cette femme, cette normalité universelle, à part du chagrin, de la colère, qui l'avait conduite à une haine qu'elle savait infondée ? Pourtant, cette haine, Lucina la chérissait, l'entretenait avec soin. Rien d'autre n'était meilleur que de détester, mieux encore de détester sans connaître.
Pas besoin d'excuse, de mots idiots, juste de l'ignorance et de la douleur à infliger pour se procurer du plaisir, au-delà de cela une raison de vivre. Cette princesse, l'être le plus emblématique de la Nuit, le plus admiré, le plus détesté, le plus craint s'était construit sur cette haine destructrice, héritage de son grand-oncle Colza qui avait engagé la Grande Guerre. Voilà le prix de ceux qui ne trouvent pas leur place, l'espérance qui mène à la déception, la déception qui guide la colère, la colère, arme primordiale de la guerre. Lucina en connaissait les affres, elle ne les quitterait pour rien au monde. Personne ne voulait d'elle réellement, à part cet affreux personnage qu'elle appréciait, tous l'utilisaient. Alors elle prendrait le pouvoir, et tous n'auraient pas d'autres choix que de s'incliner au plus bas et d'obéir.
-Ne pense pas à tout cela beauté, surgit la voix pénétrante de Thernand, qui savait ce que ce regard pointé vers la colline de Bolmir fumante, anciennement le Seuil des Anciens Dieux, signifiait. Je t'aime, avec cela nous sommes capables de tout. Que ce soit réciproque je m'en moque, promet moi juste de ne pas te perdre toi-même, et de garder ton âme saine.
-Tu es naïf, le cingla-t-elle en rassemblant sa chevelure, ignorant ses caresses. Pourquoi crois-tu que ce quartier a été détruit ? Pourquoi crois-tu que nous préparons la guerre ? Pourquoi crois-tu que des gens se tuent au nom des dieux ? Parce que tant qu'il y aura des hommes heureux, il y en aura des malheureux, et ceux-ci inventeront une idée pour renverser cela qui n'hésiteront pas à se venger quand les malheureux seront au pouvoir.
-Tu es plus catégorique encore que mon père, marmonna-t-il en essayant de la retenir. Tu sais pertinemment que nous avons les moyens d'empêcher que ça se reproduise.
Il y eut un long silence durant lequel, elle l'embrassa sauvagement et lui mordit la lèvre. Aussi vite, elle se retrouva devant le miroir en face de la porte, contemplant sa stature et ce reflet qui pour une fois la représentait telle qu'elle était : faible et avide.
-C'est en train d'arriver, qu'on le veuille ou non. Le sang appelle le sang, et les hommes doivent détruire la nature avant qu'elle ne nous détruise. Ne t'inquiète pas, quand je serai reine, je mettrai fin à ce cercle vicieux, je ne ferai pas les erreurs du passé. Nous dirigerons leur vie en leur faisant croire qu'ils ont le choix. Et surtout nous éloignerons tous ceux qui s'y opposent. Ainsi il n'y aura plus d'heureux, plus de malheureux, il n'y aura que le destin que nous leur aurons choisi.
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Obscuriatrum. Tome 1: Rébellion
FantasyAlors qu'Ergantos s'apprête à se déchirer de nouveau après vingt ans d'une paix au goût amer, un pouvoir ancien grandit en son sein. Des plateaux enneigés aux déserts brûlants chacun sera confronté à l'Obscuriatrum qui se prépare dans l'ombre, tous...