La Vengeance du Tanuki

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Non loin de Kyoto serpente une rivière paisible, komo-gawa, dont le fil d'argent, si clair, si pur, s'étend jusqu'à la montagne aux confins de l'horizon : le mont Sajikigatake.

C'est là, dans cet écrin de verdure, que vivent les tanukis, tantôt chiens viverrins, tantôt yōkai, malicieux toujours. Tant vénérés que craints par les locaux, ils descendent parfois chercher du labeur des hommes le fruit, ou dérober l'heureuse pitance des animaux domestiques.

Personne n'ose les chasser, par superstition : mieux vaut une récolte incomplète qu'une récolte fantôme. Subir le courroux d'un tanuki, voilà ce que redoutent les braves gens : il se chuchote depuis la nuit des temps que ces divinités peuvent prendre l'apparence des hommes, en jouer et en jouir à volonté.

2

Noboru, un jeune homme décidé, énergique et honnête, qui vit du travail de ses terres et du bois, ne l'entend pas de cette oreille ! Qu'importe les mises en garde de sa femme Riku, hors de question de céder à ces nuisibles ! Aussi se tient-il toujours à l'affût et surveille-t-il ses bêtes le temps qu'elles se nourrissent.

Souvent, il aperçoit, au lointain, la toison grise de ces chiens viverrins : une menace dans les hautes herbes ! Néanmoins sa présence seule suffit à ce qu'ils n'approchent pas, renoncent à leurs méfaits, préférant sévir une fois le crépuscule passé, quand les ombres noires de la montagne plantent leurs crocs ténébreux sur la plaine.

3

Noboru possède une fierté : non pas l'enfant qui refuse de naître dans les entrailles fraîches de Riku, mais un petit lapin, délicate boule de poil et blanche et noire qui vit à l'intérieur de sa nōka, et qu'il ne surveille pas, puisqu'il est aux champs tout le jour.

Alors qu'à la rivière, Riku s'épanche pour laver le kimono de son époux, un tanuki pas si sauvage franchit l'ōdo dans l'espoir de dénicher quelque chose à grignoter. En furetant aux envies de sa truffe mouillée, il trouve, dans la nourriture du lapin, le parfait refuge à sa gourmandise : il l'engloutit avec une promptitude telle qu'il quitte les lieux quelques minutes plus tard, le ventre bien rempli.

Quelques minutes trop tard puisque Noboru le saisit de ses mains calleuses, par le cou, de sorte que ce chenapan ne puisse le mordre, à peine se tortiller ! Ses génitoires immenses balancent dans le vide alors que l'homme le soulève, et le toise d'un regard torve.

« Toi, vilaine créature, qu'as-tu fait pour mériter ce que tu viens de dérober ? »

Noboru n'attend pas la réponse de l'animal qu'il continue sa réprimande sur un ton des plus virulent :

« Rien ! Cette nourriture n'est pas la tienne ! Et pour cela même tu seras puni. Je t'attacherai à un arbre jusqu'à l'aube ! C'est tout ce que tu mérites pour avoir volé un honnête homme ! Et s'il te vient l'idée de recommencer, sache que j'ai une arquebuse, et que je n'hésiterai pas à te tuer, toi et les tiens ! »

4

Enflammé de colère, Noboru l'attache contre un séquoia, non loin de la rivière Komo-gawa. Malgré les couinements de l'animal, il serre les cordages jusqu'à comprimer sa peau, avant de disparaître en l'abandonnant au soleil, dans un aveuglement qui vaut toutes les punitions du monde. Si le tanuki n'a pas réussi à se justifier face à la virulence de cet homme, cela ne l'empêche pas de pester en son for intérieur :

Quel est cet être cruel qui, non content de ne pas partager ses ressources, maltraite un animal sacré, une divinité à qui il doit le respect ? Si les autochtones ne nous donnent jamais à manger de leur plein gré, ils nous laissent nous servir abondamment dans leurs réserves, sans jamais y trouver à redire. Lui ? Quelle méchanceté !

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