J'explique la situation à Hannah alors que l'on s'installe en amphi. Elle me dévisage comme si j'étais folle et fait semblant de prendre ma température en me collant la main sur le front. Je soupire, roule des yeux puis me laisse tomber sur l'un des sièges peu confortables de la salle. Je sors mes affaires et un crayon noir avant de noter la date du jour dans la marge de ma copie. Un intervenant va venir nous parler de la maltraitance sur enfants et j'appréhende. Je sais que mon quotidien sera fait de ce genre de cas une fois que je serai assistante sociale mais j'ai peur de voir ce décharnement de haine contre des petits qui n'ont jamais demandés à venir au monde.
Quand l'homme intervient finalement, mon cœur se réduit en miette. Mon innocence s'envole peu à peu. Il y a deux ans encore je n'aurais jamais imaginé que de telles choses pouvaient se produire.
Cet homme travail en tant qu'assistant social depuis plus de vingt ans et les cas qu'il a rencontrés se comptent par centaines, voir par milliers. Entre la violence, les parents drogués, le manque de responsabilité se trouve aussi des parents aimants en manque d'argent, qui vivent dans des situations précaires ou qui perdent leur logement. Les enfants peuvent leur être retirés selon l'état de leur appartement, si ce dernier est insalubre ou dangereux. Cela reste rare mais peut tout de même se produire. J'écoute attentivement, prends beaucoup de notes et souffle une fois le cours terminé. C'était difficile, un peu trop difficile.
Je traine toute la journée ma petite valise à roulettes derrière moi et suis contente de trouver une place assise dans le métro une fois la journée terminée. J'enchaine les arrêts, attrape ma correspondance puis regagne la lumière du jour. Je rentre dans l'immeuble délabré, monte les escaliers avec difficultés puis arrive finalement chez Shadan. Elle me serre très fort dans les bras. Elle troqué son éternelle robe contre un pantalon confortable, ses cheveux sont tressés et je m'étonne de la voir dans cette tenue. Il est dix-sept heures trente, l'appartement est embaumé d'une odeur succulente et mon ventre grogne vulgairement.
Shadan me montre le salon. Les énormes coussins moelleux ont été poussés d'un côté de la pièce et un matelas deux place traine au sol. Les couvertures sont déjà mises. Une petite veilleuse est branchée dans un coin de la pièce et je remercie chaleureusement la mère de famille. Elle m'explique comment fonctionne la petite télé qui tient sur un meuble quelques peu bancale et me montre du doigt le lecteur dvd. La plupart de leurs films sont des films téléchargés, et j'imagine qu'ils n'ont pas suffisamment d'argent pour un abonnement netflix. Ils ont internet : Zora capte la wifi du voisin et ne se prive pas de l'utiliser.
Shadan me montre le plat sur le feu. Du mouton, avec du riz, des petites pâtes et des légumes gratinés au four. Elle s'assure que je n'ai pas de questions puis saisit ses affaires et s'en va travailler. Neha bourdonne autour de moi et Zora est en train de se relooker dans la salle de bain, une vidéo youtube sous la main. Je l'entends râler plusieurs fois et souris en la découvrant trop fardée. Le résultat est tout sauf naturel et voir son reflet dans le miroir nous fait exploser de rire toutes les deux. Neha est accrochée à ma taille et mes doigts sont perdus dans ses cheveux.
- Je peux essayer de te maquiller, si tu veux.
Le visage de Zora s'éclaire et elle s'assied sur la cuvette des toilettes. Je m'empare du maquillage, m'installe sur le rebord de la baignoire et prends le temps de la démaquiller avant de passer aux choses sérieuses. Ce n'est pas parce que je me maquille rarement que je ne sais pas comment m'y prendre.
Sous les yeux attentifs de Neha je m'applique sur la plus grande. Fond de teint, poudre, fards à paupières et rouge à lèvres. Je lui demande ensuite si j'ai la permission de la coiffer ce à quoi elle répond par l'affirmative, et je m'active à lui faire une couronne.
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Pas d'arabe à la maison.
RomansaÉlevée par une famille aisée dans la banlieue New-yorkaise Alice n'a jamais réellement réalisé les conditions dans lesquelles certaines personnes pouvaient vivre. Alice n'a jamais côtoyé des personnes à la culture différente. Ses parents, choqués pa...