Chapitre 8.

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Chapitre 8.

On a passé le reste de la soirée à enchainer les épisodes de Good Girls et à s'empiffrer de pizza. Mon ventre ressemble à celui d'une femme enceinte sur le point d'accoucher et Zayd se tapote la bidoche en disant que ça faisait longtemps qu'il n'avait pas mangé une pizza pareille. Il s'est allongé en travers du matelas, sur le côté, la tête appuyée sur la main et moi je suis assise dos au mur, à le regarder en silence. J'ai un mal fou à détacher le regard de ce visage parfait. Je pense qu'il a remarqué mon intérêt mais jamais il ne me fait une réflexion. Du haut de ses vingt-deux ans il a déjà eu une vie bien remplie et a déjà une existence pleine de responsabilités. L'innocence chez lui s'est envolée bien vite, il a toutes les inquiétudes d'un adulte et plus encore. Je vois dans ses yeux tout l'amour qu'il porte à sa famille, à sa mère et à ses sœurs. Il est devenu la figure paternelle, l'homme de la maison, celui qui subvient aux besoins de tout le monde. Il me regarde par-dessous ses immenses cils noirs et je retiens un soupire de contentement. J'aimerais le prendre en photo à cet instant précis mais je pense que ce genre de comportement serait quelque peu déplacé.

- C'est comment d'avoir son propre magasin ?

Je romps le silence. Il se laisse tomber sur le dos, regarde le plafond durant de longues secondes à la recherche des bons mots. Il finit par s'humecter les lèvres et par se glisser une main dans les cheveux. Tous ses tatouages me fascinent. Ce côté mauvais garçon alors qu'au contraire, c'est une pâte. Il conserve bien les apparences, ce petit côté rebelle caché sous sa personnalité douce et son visage souriant. Je me demande si adolescent il a enchainé les bêtises.

- Stressant ? ose-t-il en tournant le visage vers moi.

Il pince les lèvres, plonge son regard sombre dans le mien et ma bouche s'assèche. J'ai l'impression d'être perdue au milieu de désert du Sahara et de ne pas avoir bu d'eau depuis des jours.

- J'aidais déjà mon père, à l'époque. Je passais souvent mon samedi à la boutique à faire l'inventaire, à ranger les cartons, à aider où je le pouvais. C'était contraignant, mais j'aimais bien passer du temps avec lui. Un moment entre mecs, sans filles. Ce sont les seuls moments qu'on a vraiment partagés rien que lui et moi. Il travaillait autant que je le fais maintenant si ce n'est plus. Il voulait qu'on vive bien.

Je le regarde se perdre dans ses souvenirs et mon cœur se serre. A-t-il déjà été insouciant ?

- Zora avait à peine un an quand on a emménagé ici.

- Tu habitais où avant ? Dans un autre quartier de New-York ?

Il lâche un sourire maussade.

- J'ai grandi au Pakistan.

Cette révélation me noue la gorge et m'oblige à déglutir difficilement. Je n'ai jamais pensé qu'il avait vécu au Moyen Orient. L'entendre le dire me fait réaliser qu'il n'est pas seulement Américain mais bel et bien Pakistanais, bel et bien Arabe. Il fait partie de cette race qu'il m'est interdite de côtoyer, il fait partie de ceux que l'on considère de terroristes, de sales gris, de sales migrants. Il fait partie de ceux que l'on croit incapable de s'adapter à notre société. Si mes parents l'apprenaient... Je vois déjà mon père me tirer par les cheveux jusqu'à ma chambre et m'y enfermer pendant dix ans. Il appellerait certainement un prête exorciste pour faire sortir ces sales idées de ma cervelle de gamine blanche. Ma mère réciterait des nôtre père autant de fois qu'on lui aurait demandé et j'irais me confesser plusieurs fois par semaines pour que mes pêchés soient oubliés.

Je me dis toujours que ma lubie concernant Zayd finira par passer, s'évanouira dans la nature. J'oublierai toutes les pensées malsaines que j'ai à son égard et rencontrerai un brave petite New-Yorkais avec lequel je travaillerai et qui sera encore plus blanc qu'un cachet d'aspirine. Pourtant la couleur de peau de Zayd me plait, il me rappelle le soleil. Il n'est pas gris comme ils le disent si bien, il est caramélisé, sucré, tentant. Il me fait penser à l'été, à la mer, à nos peaux tannées de s'être trop exposés. Quand je le regarde je ne vois pas un étranger, non, je vois mon égal, un Américain qui a accepté les valeurs de notre pays et qui travaille dur pour parvenir à vivre sur notre sol.

Pas d'arabe à la maison.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant