Actuel quartier du crack, la drogue du pauvre, Stalingrad est un secteur historiquement touché par le trafic et la consommation. Même dans ma province c'était connu. J'imagine qu'Hélèna aurait pu y retourner, retrouver le fameux Popeye.
Depuis mon arrivée sur Paname, je n'ai pas bougé. Cloîtré dans mon studio, je me contente de ma dépression comme seule occupation. Au fond de moi, je pense que j'aime cet état, celui de ne pas vouloir aller mieux. Je suis un con. J'ai tout à portée de main pour découvrir ce monde qui grouille et que j'ai zappé tant d'années. Alex m'a proposé des milliers de fois des activités toutes aussi diverses les unes que les autres : sorties culturelles, pique-niques sur le Champ de Mars, balades sur les quais, visiter les puces de Saint-Ouen, monter au dernier étage de la tour Eiffel... Mais je préfère l'humidité de mon appart, son papier peint défraîchi et ma solitude.
Quartier populaire dans un cadre prestigieux, la place Stalingrad ne vend pas du rêve : mendicité agressive, squats dans les halls d'immeubles et usagers imprévisibles. Sale et mal fréquentée, elle attire les toxicos en tout genre. Je connais ce style de lieux. Tous se ressemblent. Je remarque le groupe sous le pont du métro aérien, il est bruyant, il pue et me harangue pour quelques euros. Un couple baise au loin à l'abri de la lumière des réverbères, tandis qu'un type défèque derrière un pilier. Des résidus de bouffe, des emballages et de bouteilles vides jonchent le sol. Leurs chiens se battent. Je trace. Je suis là pour retrouver Hélèna. Comme un sourcier avec sa baguette, je repère les dealers assis en retrait. Une ombre se détache et s'avance vers moi ; j'accélère le pas.
Mon téléphone sonne. Je le sors de ma poche. C'est Vincent qui m'apprend qu'il vient de quitter son taf et que de toute façon il n'avait pas les moyens de savoir si Hélèna pouvait être admise dans un hôpital autre que celui dans lequel il travaille. Je le remercie de m'avoir rappelé. Qu'importe son information, je sais où la trouver. J'ai le pressentiment d'être sur la bonne piste.
— Hé, mec ! Le repenti ! T'as le seum ou quoi ? Arrête-toi ! Attends !
Je me fige, me retourne pour découvrir Tintin et sa boule à zéro. Il est ce que j'appelle un forçat du caillou : un consommateur de crack. Il s'est rasé la tête suite à une infestation de poux. Âgé d'une vingtaine d'années, Dylan, alias Tintin, est en rupture familiale depuis ses quinze ans. La rue est sa vie, il vit de rapines et fait la manche dans le métro. Avec Alex, nous lui avions trouvé une formation en alternance : il ne s'y est jamais présenté.
— Désolé, je ne t'avais pas reconnu.
— Tu zones par ici, toi ? T'as pas de la thune à me filer ? Allez fais pas ton feuj !
Je le scrute. Lui donner de l'argent n'est pas un bon plan. Pourtant...
— Ça dépend. T'aurais des infos sur Hélèna ?
— Hélèna ? La petite brune ?
J'acquiesce, impatient de connaître la suite.
— Je l'ai aperçue ce soir, elle était pas bien. Elle était flippée. Elle cherchait de la meumeu et elle s'est pris la tête avec Popeye.
— Je te file cinquante boules si tu m'amènes à ce type.
Je sais bien que demander un service à un toxico cela devient une négociation. Un échange de procédés sur le vif. Il me fait signe du menton de le suivre. J'emboîte le pas en direction des dealers qui me regardent d'un sale œil. Il me présente à eux. C'est ainsi, il faut montrer patte blanche pour de la brune. Ils me posent des questions. Veulent savoir d'où je viens, ce que je consomme et combien.
Je coupe court en leur annonçant la couleur. Je suis face à eux pour le caillou de Tintin. J'en profite pour acheter trois grammes d'héroïne. Pas pour moi, pour Hélèna. Je règle, en espèce, évidemment. Le mec me donne son snapchat, et comme je suis bon client, il me propose la livraison à domicile via l'application. Le monde change, le trafic de drogue aussi.
— Mec, fais gaffe trois grammes c'est pas pour les minettes ! m'indique-t-il. L'Hélène ne pardonne rien !
Sa dernière remarque résonne dans ma tête. Je sais. Je ne suis pas tombé de la lune !
— T'inquiète. Où je peux trouver une stéribox dans le coin ?
Il me regarde, inspire. Jette un œil à Tintin qui hausse les épaules.
— Tu t'attends à quoi, mec ? Que je te demande si c'est sur place ou à emporter ? Hé mec, je suis pas l'office de tourisme de Paname ! Vas-y, casse-toi maintenant !
Le dealer me tourne le dos et me fait signe de dégager. Tintin m'attrape par le bras alors que la sonnerie étouffée de mon téléphone dans ma parka retentit.
— Une transaction trop longue pourrait attirer l'attention. T'as oublié ou quoi ? Allez, suis-moi !
Tintin me guide jusqu'à son squat. Immeuble délabré aux fenêtres cloisonnées de parpaings, il s'avère être à deux pas de la place. La cage d'escalier suinte de crasse, des fils électriques sont suspendus artisanalement au plafond alors que, paradoxalement, il n'y a pas de courant. Tintin éclaire notre périple à la lumière de son téléphone. Des effluves entêtants me prennent le nez dès le premier étage passé. Les espaces commerciaux utilisent des parfums d'ambiance pour améliorer l'accueil et le confort des clients, ici, la défonce à une odeur âcre de vinaigre qui soulève l'estomac. Je devine, par expérience, que des hôtes de ces lieux chassent le dragon, qu'ils se tapent un alu dans lequel l'héro chauffe et dont la fumée est inhalée. En l'espace de quelques secondes, je suis projeté des années en arrière.
J'entends rire, hurler, parler, râler dans toutes les pièces. Des seringues et des pipes à eau traînent pour l'usage de tous. Les murs, ici, transpirent le sida. Les matelas au sol sont couverts de pisse, de merde et de foutre. Les locataires me regardent, me jugent, me scrutent. Je sens leurs yeux défoncés braqués sur moi. Leur sourire mécanique se transforment en grimaces.
— Derrière cette porte, tu trouveras Popeye. Tu le reconnaîtras facilement. Un conseil, ne bloque pas trop sur lui, ça pourrait l'énerver.
Sans même avoir le temps de comprendre son sous-entendu, Tintin disparaît au milieu de cette cour des miracles. Je suis seul ; trop clean pour passer inaperçu. Pour un peu, on pourrait me prendre pour keuf. Je pousse la porte fébrilement. J'ignore ce qui m'attend derrière. Les squats c'est comme un calendrier de l'avent sans le chocolat.
Je retiens le grincement des gonds avant de deviner dans la pénombre une silhouette surréaliste. Un homme aux membres supérieurs démesurément développés, assis dans un fauteuil aussi défoncé que lui, arbore un visage ultra détendu les yeux mi-clos. Les flammes des bougies vacillent au gré des courants d'air. Il ne me voit pas. Je l'entends lâcher, parfois, un râle bref. Je le scrute avec insistance tellement sa difformité me fascine et me révulse en même temps. Popeye porte bien son surnom. Il souffre d'une maladie assez connue dans le milieu de la toxicomanie qui touche ceux qui détournent l'usage des médocs de substitution à base de buprénorphine en se les injectant à haute dose. Les membres gonflent exagérément, les effets sont irréversibles. Je n'ai jamais vu de près des victimes de cette affection que l'on appelle le syndrome de... Popeye.
Je m'approche, me racle la gorge pour lui signaler ma présence. Rien.
J'avance encore de quelques pas. Il a la gueule gravée par la vérole. Des tatouages tribaux s'étendent de son cou jusqu'à ses sourcils. Sa respiration est lente et posée.
— T'es qui ? Tu veux quoi ? me balance-t-il d'une voix rauque.
Face à ma surprise — j'ai cru qu'il était en train de triper — il me lance un rictus sans dents, ses yeux sont injectés de sang et une veine traverse son front. Il me fait signe de sa paluche disproportionnée de m'approcher encore. Alors que je m'exécute à l'ordre silencieux qu'il m'a donné, j'aperçois une chevelure brune entre ses jambes. Une nana maigre comme un clou, la colonne vertébrale et les omoplates saillantes, lui taille une pipe.
C'est Hélèna ! Putain ! Le mec est en train de se faire sucer par Hélèna !
Mon sang ne fait qu'un tour. Je bondis sur lui et le pousse de sa chaise. La chute est lourde. Son corps s'étale comme une merde. Je suis pétrifié par ce que je viens de faire. Le coup violent que ma mâchoire accuse me réveille brusquement de ma tétanie avant de me faire perdre l'équilibre jusqu'à me vautrer. Popeye et sa monstruosité me surplombent les poings fermés. Je viens de me prendre une formidable mandale. D'autres suivent. Mon nez pisse le sang, mes tempes tambourinent et un sifflement aigu m'assourdit. J'encaisse les coups comme une mauviette.
— Hadrien...
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Mademoiselle H.
Short StoryCarte postale séduisante le jour, Paris vibre de toutes les passions dès le coucher du soleil. Quand le métro ferme et que les taxis sont rares et chers, ses rues s'offrent aux marcheurs noctambules. La ville s'ouvre aussi à ceux qui n'ont ou ne veu...