Melody détestait les hôpitaux. Elle avait douze ans quand son arrière-grand-père avait été longuement hospitalisé. Ce n'était pas un homme qu'elle appréciait et ce pour des milliers de raisons. Chaque week-end, quand ses parents suggéraient d'aller lui rendre visite pour la forme, elle n'opposait pas de résistance mais au fond, elle détestait y aller. Quand elle rentrait dans la chambre, elle se cachait dans l'ombre de son père qui, au fil des semaines, ne parlait plus de maison de repos mais de choses rassurantes, paisibles, évitant d'aborder les sujets fâcheux. Il avait souffert six mois avant de partir pour de bon. Melody s'en voulait de penser cela, mais elle s'était sentie mieux après. On ne pouvait pas dire que cette expérience l'avait traumatisée, mais depuis, elle trouvait aux chambres aseptisées un air vraiment cauchemardesque.
Depuis, elle n'était plus allée dans un hôpital. Jamais. Cela faisait près de dix-huit ans qu'elle n'avait jamais eu à faire à ces couloirs macabres, cette ambiance oppressante, ces lumières aveuglantes. Sa petite famille était en bonne santé, elle aussi. Elle n'avait jamais dû rendre visite à qui que ce soit à la maternité. Pas de visite post-chirurgie esthétique. Pas d'urgence nécessitant un arrêt à l'hôpital. Elle se savait chanceuse. Elle-même se demandait parfois si sa mémoire n'avait pas omis de lui rappeler une visite qui eût été trop traumatisante.
Jamais elle n'aurait cru devoir y revenir parce que Loïcia avait été agressée. Ça avait été si soudain, si vif... elle n'avait pas su réagir. Elle n'aurait pas eu les réflexes qu'Augustín avait eus. Elle arriva devant l'hôpital, et secoua la tête pour chasser ses pensées délétères. Loïcia était vivante, c'est tout ce qui comptait. Elle aperçut Augustín, qui l'attendait. Elle eut un faible sourire. Lui ne semblait pas particulièrement touché. Les bras étalés sur le dossier du banc qu'il avait monopolisé, il profitait des faibles rayons du soleil de mars. Son attitude nonchalante avait de quoi rassurer Melody, tant il semblait sûr que tout allait bien.
— Salut, tu vas bien ? demanda-t-il en l'apercevant.
— Fatiguée...
Il lui offrit un sourire doux et prit son bras dans un geste rassurant.
— Tout va bien, affirma-t-il. La preuve : on va la voir.
Elle hocha la tête et pénétra dans le bâtiment. C'était immense, froid. Les infirmières semblaient toutes désespérées. On pouvait entendre parfois des voix cassées, des gémissements, des bruits étranges qu'il était préférable de ne jamais identifier. Melody se sentait mal, la blancheur du lieu lui montait à la tête. Augustín y restait indifférent. Ce lieu ne l'inspirait pas, alors il lui portait très peu d'intérêt. Après quelques minutes de déambulation, ils arrivèrent devant la chambre de Loïcia. C'était un endroit désolant, sombre. Le mobilier était jaune vif ou bleu, et datait du siècle dernier. Loïcia, quant à elle, était pâle, mais semblait déjà avoir repris des forces puisqu'elle affichait une mine contrariée.
— Tu vas bien ? demanda Melody en venant embrasser son amie.
— J'ai une entorse. Je vais avoir des béquilles pendant deux semaines. Je vais avoir du mal à travailler... ça ne m'arrange pas du tout. Et il n'y a aucun programme intéressant à la télévision. J'ai déjà regardé trois documentaires, et celui-ci commence à m'agacer. J'ai un peu mal à la plaie, mais c'est vraiment une douleur négligeable.
Augustín restait un peu derrière Melody, qui éclata d'un rire nerveux aux paroles de son amie.
— Tu te plains, je prends ça pour un oui.
Loïcia eut un rictus, et éteignit la télévision en soupirant.
— Aucun organe vital n'a été atteint. Nous sommes en deux mille dix-neuf, tu n'as pas à t'en faire.
— Sans Augustín, je ne sais pas si tu t'en serais remise, rectifia Melody.
Loïcia sembla remarquer à ce moment la présence de l'homme. Elle fronça les sourcils et le regarda d'un air suspicieux.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— Bonjour, Loïcia. Je vais bien merci. Oui, je tenais encore debout, du coup j'ai fait les gestes de premiers secours. Puis j'ai téléphoné aux pompiers.
— Toi, tu connais les gestes de premier secours ?
Elle était réellement étonnée qu'un homme aussi centré sur lui-même ait appris des choses pour aider les autres.
— J'ai reçu une formation, je suis prof, affirma-t-il.
— Tu es professeur ?
— Ça t'étonne ?
— Je te voyais plus... fils à papa, dit-elle en haussant les épaules.
— Je le suis aussi.
— Je vois. Dans ce cas, je te remercie.
— De rien.
Il avait un grand sourire, alors que Loïcia le jaugeait d'un air neutre. Il prenait plaisir à observer ses lèvres pulpeuses, ses yeux plus froid qu'un matin de janvier et son air autoritaire. Elle était fascinante. Sa peau diaphane semblait douce et ses mains étaient minces et élégantes. Elle se tenait droite malgré sa blessure et ne semblait pas le moins du monde déconcertée par ce qui lui était arrivé. Elle imposait le respect dans son attitude. C'était le genre de femme qui ne laisse jamais indifférent.
De son côté, elle ne fit que constater, sans décider ce qu'elle pensait de lui. Il était charismatique, elle n'aurait pu le nier. Il ne lui faisait aucun effet particulier, mais il était attirant, et Loïcia comprit ce que Melody lui trouvait, du moins physiquement. Leur regard se croisèrent, et Augustín sourit. La belle n'eut aucune réaction. Le drôle de silence qui s'était installé dans la chambre fut interrompu par une infirmière qui venait soigner Loïcia.
Melody sortit de la chambre pour éviter de voir, et Augustín la suivit. Elle se mit à penser tout haut.
— Qui peut bien avoir fait ça ?
— Elle a des ennemis qui en seraient capables ?
— Elle n'a aucun ennemi. Enfin... il y a bien des gens qu'elle déteste, mais elle ne l'a jamais affiché publiquement. Elle n'est pas ce genre de star qui prend plaisir à foutre la merde sur les réseaux sociaux devant des millions d'abonnés. Elle a bien mieux à faire.
— Alors, je ne sais pas. Peut-être un agresseur quelconque ?
— Possible... après tout, elle avait un sac luxueux... Il aurait pu vouloir le lui voler.
Melody réfléchit, alors que l'infirmière sortait de la chambre. Elle s'approcha du précieux sac de Loïcia avant de demander :
— Qu'est-ce que tu avais, dans ton sac, ce soir-là ?
Loïcia mit quelques secondes à comprendre de quel sac son amie parlait.
— Je ne sais plus... mais étant données les circonstances, je suppose que j'avais simplement mon téléphone, mon porte monnaie, les clés de chez moi et des mouchoirs. Je n'avais besoin de rien d'autre.
— Rien ne manque... annonça Melody quand elle eut fini de fouiller l'objet.
Augustín haussa les épaules, impuissant. Loïcia se sentit soudain assez mal. Alors qu'elle avait réussi à se sortir de l'esprit ce qu'il s'était passé grâce à un documentaire sur les fonds marins, l'arrivée de Melody faisait remonter à la surface cette angoisse qui la consumait dès que rien ne pouvait plus faire barrière aux pensées parasites.
La rousse abandonna, et le petit groupe se mit à parler de choses et d'autres. Loïcia ponctuait la conversation de quelques mots, tout en observant Augustín. Ce dernier lui paraissait de plus en plus énigmatique et elle n'appréciait pas forcément l'idée de lui être redevable.
L'élégante blonde se retrouva de nouveau seule vers dix-neuf heures. Rapidement, le silence de sa chambre la submergea. Elle s'y sentait oppressée. Elle essaya de combler le vide en pensant à son travail. Cela fonctionna plus ou moins, mais dès qu'elle commença à somnoler, des cauchemars l'assaillirent. Des cauchemars de son enfance, et du soir de son agression se mêlaient, formant un cocon de violence impitoyable qui lui donnait des sueurs froides.

VOUS LISEZ
Tous les chemins mènent à toi
Romance« Loïcia est une millionnaire trentenaire, renfermée et imperméable aux émotions. Augustín, lui, est un homme fasciné par la nature humaine et le monde de la nuit. Alors, forcément, il ne pouvait pas passer à côté du mystère de cette femme aux yeux...