Chapitre 4

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Après une journée particulièrement ennuyante et horriblement solitaire, je dois me rendre au poste de police. Je crois que ma vie est la preuve, et le parfait exemple de la loi de Murphy. Ou alors c'est un gouffre sans fond comme celui dans la mythologie grecque où la punition d'un mec est de tomber sans fin. J'ai envie de dire au flic : mais mec est ce que j'ai une tête à tuer des gens ? Peut être que oui en fait. Mais qui peut bien m'avoir dénoncé ? Je ne me connais aucun ennemi à part peut-être Elena. Et mon frère est trop con pour ça. Tiens, et mon père ? Enfin, si je peux l'appeler comme ça, je devrais dire mon "géniteur". Pour moi, un vrai père aime sa fille. Il la respecte. Il l'aide. Il s'occupe d'elle. Tout ce que mon père ne fait pas. Et surtout, surtout, il ne fait pas ce qu'il a fait à ma mère. Ce sont leurs problèmes mais...Un mari ne frappe pas sa femme. Un mari ne trompe pas sa femme. Un mari ne viole pas sa femme. Un mari ne contrôle pas sa femme. Toutes ces choses semblent échapper à mon "père". Mon père a toujours été distant, mystérieux, arrogant, sarcastique. Je ne le connais pas. C'est un inconnu pour moi, et je n'ai qu'une mince idée des raisons qui ont poussé ma mère à partir. Elle me manque. Beaucoup. Trop. J'en veux à mon père. J'en veux à mon frère. Et je m'en veux. De ne pas avoir vu plus tôt ce qui crève les yeux. Et de n'avoir rien fait. Chaque année, 122 femmes meurent sous les coups de leurs conjoints. Ma mère a failli être l'une d'entre elles...Et si ? Non. Ma mère ne ferait pas une chose pareille, elle ne ferait pas une chose pareille. Elle ne m'abandonnerait pas, elle ne laisserait pas mon père gagner, elle n'a pas le droit de baisser les bras. Pour toujours. Si elle savait ce que je suis devenue...
*
Depuis une heure, un mec en uniforme bleu marine me harcèle de questions inutiles. Je suis là pour soupçon d'homicide volontaire, Jean Wladich. Son nom ne me dit rien, mais alors rien du tout, j'ai beau chercher dans les tréfonds de ma mémoire je ne vois pas comment, de près ou de loin, je peux être mêlée à cette affaire. J'ai vite arrêté de convaincre cet inspecteur que je n'y suis pour rien, vu son air menaçant j'ai plutôt envie de disparaître sous terre. Je reporte mes esprits sur la question qu'il me répète une 3ème fois :
- Hoho ! J'ai pas toute ma soirée ! Que faisiez vous le soir du 16 octobre ?
- Mais je vous dis que je n'ai rien à voir avec ce meurtre ! J'étais comme tous les mardis soir à mon entraînement de natation bordel ! Je suis furax.
- Mademoiselle Stevens, je vous prie de rester polie ! Je recueille simplement les faits, et vous vous devez de me répondre honnêtement et poliment ! Il hausse le ton maintenant, ce qui le rend encore plus impressionnant. Je lâche un soupir que je veux agacé :
- Bon d'accord, continuez, autant finir au plus vite.
- Bien, reprend t'il en ajustant ses lunettes. Vous démentez donc les graves accusations que l'on porte contre vous ?
- Bien sûr que je démens ! Et au fait, ajoutai-je, je ne sais même pas qui porte ces accusations contre moi. Vous ne croyez pas que je suis en droit de le savoir ?!
Le policier enlève ses lunettes et referme son dossier. Puis il me dit de son ton supérieur :
- Afin de conserver l'intégrité physique de cette personne, nous ne sommes pas en mesure de vous dévoiler son identité.
Son ton est sans appel, inutile d'insister. Je lui enfoncerais bien son intégrité dans ses trous de nez et je la ferai ressortir par ses oreilles. Je me tais. Je n'ai rien contre la police, mais celui-là doit avoir au plus 2 neurones dans sa grosse cervelle. Il me pose encore quelques questions, puis il me libère dans l'attente d'examiner mon dossier. Pour l'instant je suis libre mais je ne peux sortir qu'accompagnée d'un majeur. Je me triture les ongles en cherchant qui donc appeler pour pouvoir me sortir d'ici. Hors de question d'en parler à mon père ou à mon frère. Je ne m'y résouds pas, mais la seule personne qui pourrait venir me chercher, eh bien c'est Juan. À cette heure là, son cours doit se finir. Je sors mon téléphone en soupirant, et je cherche le contact. Les bips s'éternisent. Enfin, sa voix se fait entendre par dessus un léger brouhaha :
- Allô ?
- Euh salut, dis-je. C'est Jade.
- Oui qu'est ce qu'il y a ?
- Écoute Juan, j'aurais besoin de ton aide. Je suis gênée de devoir lui avouer toute cette histoire. Je...euh bah en fait je suis au poste, et je ne peux sortir qu'en compagnie d'un majeur. Tu n'es pas obligé d'accepter...
Silence au bout du fil. Je croise les doigts. Sans plus de questions Juan déclare :
- Bon OK, j'arrive dans 10 minutes.
- Merci, bredouillai-je, la gorge nouée.
Je raccroche et essuie une larme. Je m'en veux de craquer, de ne pouvoir me débrouiller seule. Je jette un oeil autour de moi. En face, un russe barbu a clairement abusé de la vodka, et il a l'air complètement perdu. J'ai de la peine pour lui. Je ne connais pas son histoire, mais je devine la solitude et l'abandon dans son regard brouillé par l'alcool. Plus loin, un jeune de mon âge est avachi, une casquette vissée sur sa tête et des chaussures défoncées aux pieds. Il mate son tel. Je me lève, et pour je ne sais quelle raison je vais m'asseoir sur la chaise à côté de lui. Il sent l'alcool et la cigarette. Il ne bouge pas, alors je me lance :
- Salut. Moi c'est Jade.
Il me regarde fixement. Il a des yeux bleus clairs et ses cheveux châtains lui arrivent aux épaules. Son oeil gauche est tuméfié. Il a l'air surpris que je lui adresse la parole, mais il finit par ranger son téléphone dans sa poche arrière avant de me tendre une main :
- Théo.
Je serre sa main chaude.
- Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ?
Il détourne brièvement le regard et soupire.
- J'en suis pas fier tu sais. Une soirée chez des potes. J'avais trop bu, beaucoup trop. Comme un con, j'ai pris le volant, et j'ai même pas le permis. Évidemment, j'ai pété une autre voiture qui était garée. En même temps j'ai fait n'importe quoi.
Il se prend la tête à deux mains.
Je ne sais pas quoi faire, j'ai trop honte pour rentrer chez moi et annoncer à ma mère qu'elle doit payer pour mes conneries.
- Je suis désolée, articulai-je. Vraiment.
Il me sourit faiblement, en me disant que je n'ai rien à voir là-dedans. Je lui raconte ensuite mon histoire, et nous discutons de l'absurdité de cette situation. Nous sommes interrompus par l'arrivée de Juan dans la salle. Dieu qu'est-ce qu'il est beau...Il se dirige vers moi.
- Allez on y va. Magne toi.
Sa froideur, après les événements d'hier m'étonne, mais je ne m'en formalise pas. Nous allions partir quand il demande :
- Qui est ce jeune homme ? A t-il besoin qu'on le ramène ?
Prise au dépourvu, je reste muette. Théo décline poliment l'offre, mais Juan insiste. Nous repartons donc du poste tous les 3, étrange trio dans la nuit. Nous montons dans la vielle voiture de Juan, et nous roulons silencieusement. Je me rends compte que je suis dans la voiture de mon entraîneur avec un quasi inconnu. Juan brise le silence seulement pour demander à Théo où nous devons le déposer. Théo me donne son num de tel, au cas où dit-il. Puis lorsqu'il part, une ambiance étrange s'installe dans la voiture. Au bout de quelques mètres, Juan se range au bord du trottoir et coupe le contact. Il attend. Je ne dis rien, alors il demande :
- Jade, quand vas tu m'expliquer ce que signifie cette mascarade !?
Mascarade. J'ai envie de rire. Mot non utilisé depuis 1258. Je fais ma pute et garde le silence. Juan sort de la voiture, et viens s'assoir à l'arrière avec moi. Je suis terriblement gênée. Qu'est-ce que ça veut dire ? Délicatement, il prend mon menton entre ses mains et tourne ma tête jusqu'à ce que nos regards se croisent. Je refoule mon envie de pleurer, de me laisser aller. Je ne suis pas prête à en parler. Pas maintenant. Pas à lui. Malgré tous mes efforts, une larme rebelle déferle sur ma joue. Juan l'essuie doucement. Il me prend dans ses bras avec une infinie douceur, et je sens son torse chaud contre ma poitrine. Il ne dit rien, et je lui en suis reconnaissante. Soudain, je me rend compte de la situation. Je me trouve dans la voiture de mon coach, la nuit, dans ses bras. Mais qu'est-ce que je fais ?! Juan s'écarte et me regarde intensément. Qu'il est beau.

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Voilà enfin le 4ème chapitre !!!
Un grand merci à tous ceux qui lisent, ça me fait plaisir, n'hésitez pas à laisser des commentaires pour m'aider !!! Je vous aime😘
PS : merci Marie pour ton soutien😉

Qui suis-je vraiment ?Où les histoires vivent. Découvrez maintenant