Les ronces de l'étroit passage griffaient nos visages et déchiraient nos vêtements. Mais ce qui se trouvait derrière excusait ce détail. Un grand lac nous accueillait. Ce n'était pas de l'eau, mais bel et bien de la lave. Des bulles colorées éclataient à la surface, répandant une odeur étonnamment chaleureuse. « Si je continue, je risque de mourir dans d'atroces souffrances... Tandis que là, il me suffit de plonger dans la lave bouillonnante et je dormirais simplement d'un sommeil éternel... » pensai-je. Mon esprit n'était focalisé que sur le lac et uniquement le lac. Je n'étais plus qu'à quelques pas du bord et me préparai à sauter. Pourtant, quelque chose m'empêchait de le faire, quelque chose me faisait hésiter... J'entendais clairement Faolan qui s'affolait, Smilaa qui criait son envie de bondir dans le lac, Démétra qui essayait de prendre Isis par la main, pour pouvoir rester accrochées dans la lave... Mais mon esprit ne faisait pas attention à ces exclamations. Je fermais les yeux et commençai mon propre compte à rebours : 3 ! ... 2 ! ...1 ! ... 0 !
Je pris mon élan et essayai de sauter. Mais une main me rattrapa et me tira sur la berge avant que mes pieds n'atteignent la surface. Je tournai la tête pour voir l'imbécile qui m'avait ramenée et découvris mon frère. Je lui jetai un regard haineux, lui donnai un coup de coude dans le ventre et atterris dans un bruit sourd sur le sol lorsqu'il me lâcha, le souffle coupé. Je me levai d'un bond et me préparai à retenter ma chance quand un grand hurlement se fit entendre. Un cri terrifiant, l'un de ceux qui te fige sur place, te glace le sang et les os. Un cri perçant, de douleur, de désespoir. Le cri d'une créature à l'agonie. Lentement, très lentement, ce cri me tira de la torpeur dans laquelle un enchantement m'avait glissé. Je frissonnai et secouai la tête pour me réveiller pour de bon. Mes narines s'emplirent de l'odeur nauséabonde des lieux, mon visage s'imprégna de la chaleur mortelle des flots. Puis, alors que la plainte s'arrêtait, je pris conscience qu'elle venait de l'un de mes compagnons. Brook avait plaqué la main sur sa bouche, Smilaa avait détourné le regard, un regard plein de larmes, et moi je restais là, à fixer le corps sans vie d'Ogappù, qui se consumait dans la lave. Je me mordis la lèvre inférieure et pestai contre le destin, si cruel.
Mais bientôt, nos pensées convergèrent d'un mouvement unanime vers le pont qui émergeait de la surface. L'une des extrémités touchait la rive sur laquelle nous nous trouvions et l'autre bout frôlait un îlot, que je n'avais pas remarqué jusque-là. Je m'engageai rapidement sur la passerelle et, suivie de près par mes amis, marchai, tête baissée. Ce n'est que lorsque je trébuchai sur une racine que je la relevai. Devant moi, un arbre. Gigantesque. Au moins quatre fois ma taille. Au moins... Le tronc était si volumineux que même à nous tous, nous n'arrivions pas à en faire le tour. J'eus comme l'impression qu'il nous fixait, le regard fatigué de tant d'épreuves... Mais le plus étrange, avant même sa taille immense, ses branches nues et cette impression que l'arbre nous regardait, c'était ce long poignard planté dans son écorce, à mi-chemin entre le sol et sa cime, et la lave qui en sortait, tel du sang. Le liquide rouge-orangé glissait tout du long dans un bruit inquiétant, tantôt menaçant, tantôt intriguant. Faolan mit une main sur mon épaule et la serra. Je me tournai et vis son visage crispé, son regard dans le vide, des larmes aux yeux.
- Je vous attendais ! retentit une voix. Approchez, approchez !
Brook se mordit la langue et pesta en boulbiboubi :
- Avec tout ça, on a même pas pu se cacher pour les protéger ! On n'a pas idée de se jeter dans la langue du loup !
Il accompagna ces phrases par une série d'injures dont je ne compris pas le sens. Mes jambes, tremblantes, me firent avancer de trois pas avant de s'arrêter. Démétra et Isis restèrent à l'arrière, prêtes à fuir. Je cherchai du soutien chez mon frère mais ne lut dans son regard que détresse, tristesse et colère. Un sifflement se fit entendre et un éclair blanc passa devant mes yeux et atterrit non loin de moi. Ce que j'avais tout d'abord pris pour un éclair s'était révélé être, en fait, un cheval ailé. Croupe et queue argentée et robe d'une blancheur éclatante. Le pégase, car s'en était un, secoua la tête et allongea l'une de ses ailes pour laisser descendre sa cavalière. Cette dernière portait une armure légère et avait attaché ses cheveux d'un éclat blond en une queue-de-cheval. A la voir ainsi, elle devait avoir entre 18 et 20 ans.
- Aliénor ? demandai-je.
- En effet, c'est bien moi. Et mon frère ne devrait pas tarder à arriver. Il est important dans le plan que j'ai mis avec soin en place.
- Bof, je sers seulement d'appat j'parie ! maugréa une voix derrière l'arbre. Salut la compagnie, salut Talia ! annonça le frère d'Aliénor en sortant de sa cachette.
- Jérémy ? m'étouffai-je. C'est bien toi ?
- Très bon sens de l'observation à ce que je vois ! répondit-il en souriant. Et ouais, je suis malheureusement son frère !
- Il ne faut pas leur faire confiance ! s'écria Démétra.
- Eh, on se calme ici ! répliqua mon ancien ami en reculant. J'ai rien fait !
- Doit-on te rappeler que t'as failli tuer Talia ? ajouta Faolan.
Je devais bien avouer que sa présence ne me rassurait pas mais il parlait avec tellement d'aisance que j'en avais presque oublié qu'il avait essayé d'attenter à ma personne.
- Si on part comme ça, alors on a fait tout ce voyage pour rien, dis-je à mes amis d'une voix peut-être un peut plus brusque que ce que j'aurais souhaité. On n'est pas ici pour se disputer, ça n'avance à rien et ça n'aide personne. Ce qui voudrait dire qu'Ogappù serait mort pour rien !
Mon frère baissa les yeux et acquiesça.
- Vous avez quel âge exactement ? demanda Isis à l'intention d'Aliénor. La dernière fois qu'on vous a vu vous étiez toute petite...
- Vous me voyez là sous ma véritable apparence. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de petits détails qui importent peu, n'est-ce pas ?
- En effet. Quel est votre plan ?
Smilaa et Brook s'étaient reculés petit à petit pour se cacher et ainsi pouvoir intervenir si la situation tournait mal. Jérémy jouait avec sa manche sans se soucier de ce qui l'entourait. Faolan et Démétra, ainsi que moi-même nous tenions sur nos gardes. Isis, elle, regardait autour d'elle, en quête d'une échappatoire. Aliénor reprit :
- Mon père m'envoie moi, plus souvent que mon frère, sur le plateau pour des missions qu'il juge nécessaires. Pourquoi moi ? Parce que je suis plus grande et donc plus prudente, et j'ai un pouvoir plus utile que de pouvoir voir la nuit.
- Gna gna gna ! grommela Jérémy.
- De plus, la dernière mission confiée à mon frère a lamentablement échouée.
- Toi aussi t'as échoué ! Tu devais la... tuer !
- Et tu comprends aussi bien que moi pourquoi je ne l'ai pas fait ! répliqua sèchement Aliénor. Je reprends. Lors de mes missions, j'ai pu apprendre un certain nombre de choses. Et c'est ainsi que j'ai découvert combien mon père était cruel envers les gens. J'ai compris sa soif de pouvoir. Mais je sais qu'il échouera. Ces découvertes m'ont choquée, et c'est là que j'ai décidé de me soulever contre lui. Mais j'étais seule, désespérement seule. Puis je vous ai rencontrés et cela à tout changer.
Plus elle parlait, plus je me détendais. Je voyais à son regard qu'elle avait honte d'avoir un père comme ça. Je voyais qu'elle en avait marre et avait réellement envie qu'il perde la partie.
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Princesse de l'autre monde
FantasiL'autre monde. Talia y met les pieds par accident, et ce qu'elle va y découvrir va bouleverser sa vie à jamais. D'épreuves en épreuves afin de retourner d'où elle vient, la jeune fille s'apercevra que sa famille a une bien mystérieuse histoire. Ce m...