Chapitre 8 - Fatalisme et espoir

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En ouvrant les yeux ce matin là, je ne pensais qu'à une chose : je voyais Caelis ce soir ! Cela faisait maintenant presque une semaine que nous nous étions pas vus, ne communiquant que par messages à la craie sur un des toits de la ville. En sept jours, nous nous étions donc manqués une bonne dizaine de fois. Toute la journée, j'aidais Mama Naho avec les enfants, comme à mon habitude. Je fis douze livraisons de produits de soin, et c'est épuisée que je rejoignis Caelis. 

- Caelis, enfin ! Après une semaine, je pourrais presque dire que tu m'as manquer, lui dis-je en riant.

Mais mon ami ne semblait pas aussi joyeux que moi, et les cernes marqués sous ses yeux m'indiquaient que ses nuits n'avaient pas été de tout repos. 

-Oh toi, tu te fais du soucis. Tu fais une sacrée tête. 

-En effet, ça serait mentir que de te dire que ma vie n'est que paix et tranquillité en ce moment. Il soupira, et me fit tout de même un sourire. 

Je l'observais quelques secondes. Comment pouvais-je l'aider ? Je souris à mon tour et lui dit :

- Alors, qu'est-ce que tu veux faire ? Te changer les idées ? Parler ? Les deux ? Rien ?

- Je veux bien ton avis sur un ou deux truc, ça m'aidera peut-être. 

-Avec plaisir !

Nous nous rendîmes à l'ouest d'Aquatea et nous nous assîmes sur un des longs ponton en bois clair du port de la ville. A cette heure-ci, il est était vide. 

Caelis ouvrit la bouche, soupira, puis prit la parole :

- Mes parents ne peuvent plus continuer. Ils n'ont plus de soutien financier, le Voguant commence à être vieux et a besoin de réparations. Plus personnes ne croit à la réapparition des terres et à la baisse du niveau des océans. Les explorateurs ont fait leur temps. C'est fini. 

Le silence s'installa. Il avait déballé tout cela d'un ton grave, triste, mais résigné. La peine que cela lui procurait s'entendait. Je ne savais pas quoi lui répondre, moi même ébahie par ce qu'il venait d'annoncer. Caelis reprit, d'une voix qui se forçait à rendre plus joyeuse :

-Au moins le bon côté des choses c'est que je reste ici, tu ne sera plus la fille un peu bizarre qui n'a pas d'amis !

Son clin d'œil me rendit plus triste encore. Pour lui, pour ses parents, mais aussi pour l'histoire des Voguants. Comme avait dit Caelis, c'était fini. Lasse d'attendre, la population  avait perdue espoir. Et cela me brisait le cœur. 

- Mais tu ne penses pas qu'on pourrait remotiver tout le monde ? Si Malo et Carol continuent de chercher, c'est bien qu'ils ont des preuves non ? Un espoir ? 

-Si, c'est ce que je pense. Mais les gens en ont marre. Ils ne sont plus des générations qui ont pu connaître des survivants des Grandes Marées, c'est le passé, l'Histoire. Pas leur passé, ou leur histoire. Ils veulent aller de l'avant. Et je les comprend, au fond. Et mes parents aussi.

- C'est vrai, c'est loin maintenant. Mais certaines personnes ont encore espoir et se sentent concernées, comme toi et tes parents, Mama Naho et moi ! 

Il sourit. 

-Certes, mais ce n'est pas à cinq que l'on va changer les choses. Même avec toute la bonne volonté des mers. 

Je réfléchis. Les cernes sous les yeux de Caelis étaient maintenant expliqués et justifiés. Toute sa vie venait d'être bouleversée, et pour lui qui aimait tant être sur les flots cela allait être compliqué. Carol et Malo allaient devoir trouver du travail pour subvenir à leurs besoins, mais aussi à ceux du Voguant. Car même sans parcourir les océans, il devait être entretenu. 

- Mais, et les arbres ? 

- Les arbres ?

- Que vont-ils devenir ? 

Le visage de mon ami se fit plus triste encore, et il haussa les épaules. 

- Les arbres vont faire leur vie. C'est-à-dire vivre jusqu'à qu'ils n'aient plus d'eau douce, et qu'ils aient épuisé toutes les ressources de leur terre actuelle. 

-Mais...

- Quatre mois minimum, un an maximum. 

- A tenir ?

- Oui. 

Les arbres étaient extrêmement rares. Tout le bois que nous possédions venait de la mer, morceaux d'épaves rejetés par les flots, ou bien des bateaux des Grandes Marées qui avaient résisté. Aucune planche de bois de tous les océans actuels n'avaient été coupée, taillée ou polie par l'un d'entre nous. Et au delà de l'aspect matériel, les arbres étaient le symbole même de l'espoir des terres. Si ils mourraient, les Voguants et leur mission seraient définitivement plongés dans le néant, ne vivant qu'à travers les mythes et les légendes. 

- Mais il faut beaucoup d'eau douce aux arbres ? Je veux dire, on ne peut pas donner celle qui nous buvons ? 

-Non, l'eau de pluie est trop précieuse. Celle que la cité récolte ne peut être utilisée que pour les humains,  et celle qui tombe directement sur les arbres ne suffit pas à les nourrir. Surtout que nous sommes en été. 

Caelis avait raison. L'eau douce n'était pas forcément rare, du moins pas à Aquatea, mais restait néanmoins précieuse. Et comme il l'avait dit, surtout en été.  Caelis me regarda et rit :

- Arrête de te creuser la tête pour trouver une solution, il n'y en pas. Ça fait une semaine que je cherche jour et nuit, j'ai pensé à tout. C'est comme ça. 

- Ne soit pas si fataliste, il existe sûrement une solution, c'est simplement que nous n'y avons pas encore pensé !

- Oui, il y en a une, et on y a déjà pensé : il faut des soutiens financiers. Et pour avoir des soutiens financiers, il nous faut des preuves, des preuves tangibles. Une source sûre. Pas des "il paraît que" ou des "on raconte que", ni des légendes. Du concret. Et devine quoi ? 

- C'est pile ce qui nous manque. 

- Oui, tout juste. Alors cesse de te tracasser je te dis. 

Je me tus un instant. Son fatalisme était contagieux. 

- Bon alors, qu'est ce qu'on fait ?

- Tu m'apprends à être un bon habitant sédentaire Aquatéen. 

Et c'est résolus que nous levâmes du pont, oubliant ce qui nous tracassait pour parcourir Aquatea en riant, comme toutes les personnes de notre âge.


Les Terres PerduesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant