Mes cheveux ont eu le temps de repousser. Le Rédempteur les avait coupés courts, presque au raz de mon crâne. Il utilisait les mêmes ciseaux qu'ils prennent pour tondre les brebis afin de leur enlever leur laine pour l'été. J'ai encore les cicatrices qui couturent mon crâne. Il n'y est pas allé délicatement. C'est le Rédempteur. Après tout, la douleur fait partie du processus de rédemption.
Mais cette douleur-là ne me permet pas de faire pénitence. Ce qu'il m'a infligé est pire : c'est la marque de l'infamie. Je suis une femme déchue. Personne ne voudra jamais que je porte ses enfants. Je n'ai plus qu'à prendre le voile brun des cousines et m'habiller de bure.
Je le hais. Je ne croyais pas éprouver un jour un tel sentiment, avec une telle force. Je l'imagine à la place de Cousine Prévoyance. Son visage se convulse sur le sol du garage tandis que je lui enfonce mon couteau dans le ventre.
Je devrais éprouver des remords face à de telles images, mais je suis incapable de m'enlever cette joie mauvaise. Je ne peux plus le faire.
Tous ceux qui me croisent maintenant savent ce qui m'est arrivé, même les femmes qui n'étaient pas là. Je suis fichée, affichée, dépouillée de la seule émotion que me restait vraiment : ma dignité. J'avais l'impression de faire partie de cette communauté, maintenant que je suis mise au banc comme ça... J'ai l'impression d'être un navire dont l'amarre se défait lentement du poteau qui le retient au port.
Mon âme me tourmente, ma conscience, tant de choses que j'ai pu faire en croyant... En croyant... Je me pose des questions, je doute... Parfois, j'en ai honte, d'autres fois non, mais les interrogations restent. Elles me poursuivent chaque nuit, à chacun de mes pas, à chacune de mes respirations.
C'est une tempête qui enfle en moi et je ne sais pas quand et comment elle éclatera.
Ils ne m'ont même pas remis la muselière. Ils savent que personne ne m'adressera jamais la parole, ou juste pour donner des ordres. Là, je n'ai qu'à acquiescer.
Je suis marquée par mes cheveux, mais aussi sur mon corps. Le fer rouge a laissé sur moi son stigmate, imprimé dans ma chair, gravé dans mon esprit. Quand je passe mon doigt sur mon omoplate, je sens la peau brûlée et alors, la souffrance que j'ai éprouvé à ce moment-là me submerge à nouveau, en même temps qu'une immense vague de honte.
Les cheveux, cela repousse. Ce « D » pour « Déviante » me suivra pour toujours. Rien, pas même le temps ne permettra de l'effacer.
Je ne me souviens pas des cris de la foule, ni de mes larmes et encore moins du visage du Rédempteur, celui qui a exécuté ma sentence. C'est comme un immense flou réduit à la simple image très nette du « D » rougeoyant au bout d'une pique qui s'approchait.
Que me reste-t-il, je n'ai plus rien...
Je n'ai plus rien.
Non.
Il me reste une seule et unique chose. Il me reste Petit Frère. L'unique raison pour laquelle je ne suis pas allée me pendre à une des poutres de la grange, la seule raison qui me pousse à vivre chaque jour. Si je ne vis pas pour les autres, pourquoi vivre pour moi ?
Moi est insignifiant, déshonoré, seul.
Petit Frère est tout ce que j'ai à présent.
Je n'ai évidemment plus le droit de le voir, mais je me moque des règles. Aurais-je dit cela dans un autre contexte ou avant le 25 mai ? C'est clair que non. Mais à présent pour Petit frère, je suis prête à tout envoyer promener.
C'est lui qui vient me retrouver le soir quand je suis de corvée de pluche et que tous les autres sont allés se coucher. Il ne parle toujours pas, mais je vois tout ce qu'il aimerait dire quand il me fixe de ses grands yeux d'enfant.
Est-ce le fait d'avoir souffert qui me permet à présent de le voir ? Je veux dire de vraiment le voir.
Avant, je ne voyais rien. Maintenant, je vois.
Petit Frère a mal, petit Frère souffre, il a quelque chose sur le cœur qu'il n'arrive pas à formuler. Ses yeux qui appellent au secours... Sa lèvre tombante... Je m'en veux de ne pas avoir remarqué cela avant. C'est comme si je comptemplais tout en noir et blanc et tout à coup, je me retrouve à voir le monde en couleur.
Je lui dis que tout va bien aller. Que je suis là. Je lui demande ce qui ne va pas, mais il se contente de se serrer contre moi. Il se recroqueville, on dirait qu'il essaye d'échapper à quelque chose.
Alors, je le prends dans mes bras. Son corps menu disparaît presque entre les pans de mon châle. C'est comme un cocon. Entre ces murs de laine, tout le reste s'efface, ce sont des murs infranchissables où il est en sécurité. Il n'y a plus que nous.
C'est ma Famille.
Je suis prête à tout pour lui.
Je ne veux pas qu'il soit seul comme moi. Je ne veux que jamais il ne connaisse ce vide, cette absence de but dans la vie... Pourquoi vivre quand on est seul ?
Aujourd'hui, ils fêtent le solstice d'été. Ils se réjouissent de connaître le jour le plus long, le symbole du Lumineux, le triomphe de la Lumière sur les Ténèbres.
Moi, je songe au retour des longues nuits.
J'ai compris.
Putain, j'ai compris.
Mon Dieu, j'ai compris !
J'ai envie de hurler, de quitter ce silence. J'en ai assez du silence !
Petit Frère ne disait rien et ce n'est maintenant que j'ai compris pourquoi. Je sais d'où vient la souffrance muette de son regard. Deux ans. Il m'a fallu deux ans pour comprendre.
Je ne suis qu'une conne, rien qu'une pauvre conne. Une ordure... Je ne vaux pas mieux que les autres, pas mieux que Lui pour ne rien avoir vu. J'aurais pu essayer de faire quelque chose, au lieu de cela, je suis restée aveugle.
J'avais déniché deux pêches mures, je voulais les donner à Petit Frère discrètement. Lui faire la surprise lorsqu'il sortirait de chez le Lumineux.
Je ne sais pas ce qui m'a pris à ce moment. C'était une action stupide, mais personne ne me regardait, alors je suis rentrée dans la grande demeure de bois blanc. Il y avait de beaux tableaux à l'intérieur, très bleus. Des tapis de chiffons tressés, colorés, fait par les femmes d'ici. Des meubles volumineux en acajou qui sentent la cire d'abeille.
Et une porte entrouverte.
Des pas.
On va sortir.
Je me suis cachée derrière un rideau.
Petit Frère est sorti de la pièce, comme un somnambule. J'ai voulu l'arrêter et lui faire « bouh ». Mais une chose a retenu mon geste. Une chose, très différente du fait que je me serais fait repérer dans un endroit où je n'aurais pas dû être.
J'ai vu la pièce de laquelle sortait Petit Frère. Dedans, il y avait le Lumineux.
Il remontait son pantalon.
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Le Foyer [En pause]
Misterio / SuspensoHildegarde a deux cauchemars. Son prénom pour commencer et son passé. Cependant, un prénom, cela se change alors que son passé, lui, est peuplé de démons qui ne peuvent être oubliés. Accepter l'offre d'emploi du Docteur Stanhope est la seule soluti...