Prologue - Sous l'eau
Les autres disaient qu'elle portait malheur. À l'école, les voix ricanaient autour d'elle, toujours un peu trop proches pour être ignorées, toujours un peu trop lointaines pour être saisies. On tirait sur ses tresses, on lui cachait ses cahiers, on imitait ses gestes maladroits. Les enseignants détournaient le regard, comme si la pitié les brûlait. Même à la maison, les rires de ses frères et sœurs avaient une note dure, sèche, celle que prennent les voix quand la honte les traverse. On ne la frappait pas, non, mais on l'oubliait. Et l'oubli, parfois, blesse plus que les coups.
Elle avait appris à reconnaître les pas de chacun : ceux de sa mère, lourds et fatigués, traînant derrière les casseroles ; ceux de son père, secs, courts, qui s'arrêtaient toujours avant d'entrer dans la pièce où elle se trouvait ; ceux de ses frères, rapides, rieurs, qui s'éteignaient à son approche. Le monde était un théâtre de sons, et elle, une spectatrice immobile au cœur de la scène.
Parfois, la nuit, elle se glissait hors du lit et cherchait la porte. Elle aimait écouter le vent. Il lui parlait avec des mots que personne d'autre ne semblait comprendre. Elle tendait la main vers le vide, croyant sentir le souffle de la mer, et murmurait à voix basse : je suis là, moi aussi.
Personne ne l'entendait.
Elle ne comprenait pas encore ce que signifiait être différente, mais elle savait déjà ce que c'était qu'être seule. Chaque jour, elle cherchait un son qui lui donnerait une raison de rester. Une voix douce. Un rire sincère. Une main tendue. Mais tout ce qu'elle trouvait, c'était le bruit du vent.
Un jour, elle demanda à sa mère ce que c'était que le bleu. Sa mère ne sut pas répondre. Alors elle imagina le bleu comme un son, celui du vent sur la mer, celui de la pluie sur la pierre, celui des larmes qui ne tombent pas. Et depuis ce jour-là, chaque fois qu'elle pleurait, elle disait qu'elle pleurait en bleu.
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