Sentir le vent balayer mes mèches ambrées. Voir l'aiguille rouge passer dangereusement les limites gouvernementales. Et n'en avoir rien à faire. Savourer l'air froid fouetter son visage. Oui, j'adorais ce sentiment. Aller vite, c'était ce qui me rendait complète. Ressentir l'ivresse de la vitesse. Je m'évadais, n'avais plus conscience du monde extérieur.
Et ce sentiment grandissait encore plus lorsque je mettais mon casque arborant fièrement le nom « Star » sur son tapis bleu nuit parsemé d'étoiles. Je resserrais alors les lacets de mes rangers noires, sanglait l'épais gilet qui me permettait de survivre en cas de crash, et m'asseyais fièrement de mon F14-Tomcat, ces avions américains encore en test. J'avais une responsabilité énorme, étant la seule pilote - du moins dans mon escadron - à les tester. Rares étaient les pilotes féminins, de plus.
A chaque fois que je montais, et que je m'apprêtais à apposer mon masque à oxygène sur mon visage, mes yeux se posaient inévitablement sur la photo que j'avais accrochée au tableau de bord avec un pendentif qui représentait une clé de sol. Un voile translucide enveloppait mes prunelles vertes. Je n'avais pas eu de nouvelles de Brian depuis si longtemps. Il était mon meilleur ami d'enfance, mon confident de mes années adolescence, et avait fini par me lâcher bêtement quand nous avons pris deux chemins différents pour nos études. Et j'ignorais ce qu'il devenait aujourd'hui.
Alors, je démarrais les moteurs, fermait la verrière, et décollait le plus rapidement possible pour ne plus y penser, là, seule entre les nuages cotonneux. Mais c'était une plaie ouverte depuis trop de temps. Et qui saignait. Que j'essayais de refermer mais qui se décousait à chaque fois que je reprenais mon bolide. Nous étions deux aimants, attirés l'un par l'autre, mais qui étaient inévitablement contraints à se repousser.
Fou de rage, je te regarde mon frère, puis ferme les yeux. J'appuie et appuie encore sur la gâchette, mon doigt suivant le tempo donné par mes premiers coups de feu. Le bruit puissant de chaque détonation se mêle à mon hurlement, à ma souffrance. Je sens les gouttes de sang tiède qui, perdues, viennent se réfugier sur mon visage, certaines jouant ainsi pour un instant, le rôle d'une larme. Je continue de presser la détente jusqu'à ne plus entendre que ce "clic-clic" qui m'informe que mon chargeur est vide. Mes paupières masquant le blanc brouillé de pourpre se soulèvent et j'observe... j'observe ce corps gorgé de sang, ce corps dont les 14 trous béants fument encore autant que le canon de mon flingue. La bouche entre-ouverte, mon arme toujours pointée sur toi, je te regarde maintenant sans vie, basculer lentement en arrière pour te reposer, à jamais, sur la moquette sale de l'hôtel Loyal...