6 - Freyja

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Comme à son habitude, Freyja écoutait aux portes.

Elle n'en éprouvait pas la moindre gêne ou culpabilité. Non seulement sa formation de Corneille l'avait depuis longtemps désensibilisée à l'embarras lié à l'espionnage, mais elle n'avait en plus pas d'autres choix. Après tout, ce vieil aigri de Charles Ancesteel avait refusé qu'elle participe à la réunion avec James et Nicolas.

Frey grommela pour elle-même en cherchant une position plus confortable contre la porte de bois ouvragé. Quel élément de son existence de jeune femme aux origines africaines déplaisait le plus au patriarche ? Tous, sûrement.

— J'ai bien compris, Nicolas, grondait justement l'acariâtre Charles Ancesteel. Mais je ne suis pas certain que ce soit la meilleure solution. Nous ne ferions que nous exposer encore plus au danger.

— Papa, il a raison et tu le sais. Le magnétisme de Jayden a fonctionné. Il a pu repousser les vagues électriques de Kyra. Nous devons absolument nous appuyer là-dessus.

Il y eut un raclement d'acier contre le parquet. Cette foutue cane commençait à taper sur le système de Frey.

— Pour ce que ça a donné, fit remarquer Charles d'un ton glacial. Des morts, un Corbeau blessé et un ennemi qui s'est enfui.

— Le Corbeau en question est votre propre petit-fils, intervint Nicolas d'une voix sourde. Et je vais lui parler. J'attendais simplement qu'il se réveille.

Une grimace plissa les lèvres de Frey. Après s'être effondré dans la neige, Jay avait été emmené jusqu'au manoir, où Nico et Freyja s'étaient chargés de le soigner. Il n'avait qu'une légère entaille au bras due à la balle, rien de grave. Pourtant, cet imbécile n'avait pas arrêté de dormir depuis. Sûrement l'utilisation de son magnétisme. Et son cœur trop sensible.

— James, reprit le patriarche derrière la porte. J'espère que tu es prêt à assumer la venue de ta femme et de ta fille ici. Si Kyra attaque de nouveau...

— June a hérité de mon magnétisme, papa. Et Louise nous aidera à entendre Kyra avant qu'il n'arrive.

Un grommellement sonore s'éleva en réponse. Il avait bien fallu les arguments de son fils, de son ex-beau-fils et la preuve que Jay avait – plus ou moins – fait son job pour qu'il accepte. Le fait que June et Louise soient de la gent féminine avait possiblement un lien avec son scepticisme.

De nouveau un raclement de cane. Rapidement suivi de pas. Freyja se redressa en souriant pour elle-même. Il était temps de filer.


Jay avait une mine épouvantable. Malgré ses nombreuses heures de sommeil, ses yeux étaient cerclés d'un violet délavé. De nature assez pâle, il avait réussi à devenir encore plus blafard. Alors qu'il descendait les escaliers, Freyja se demanda s'il allait s'effondrer.

— Ben bordel, Ancesteel de Sauvière, l'accueillit-elle d'un ton incrédule.

Son absence de répartie et le regard éteint qu'il peina à porter dans sa direction inquiétèrent réellement la jeune femme.

— Ton bras te fait mal ? Tes pouvoirs t'ont vidé à ce point ?

— Non, murmura-t-il laconiquement avant de se diriger vers la cuisine où l'attendait une assiette refroidie depuis longtemps.

Il traînait tellement les pieds que Frey préféra le talonner pour le soutenir si besoin. Malgré tout, il atteignit la table de la salle à manger et s'effondra sur une chaise. Sans un mot, Jay souleva le couvercle en plastique et attaqua son repas. Freyja s'assit en face de lui avec une moue dégoûtée.

— Bordel, tu veux pas faire réchauffer ?

Jay leva brièvement les yeux de son omelette avant de hausser les épaules.

Quand, enfin, il prit la parole, ce fut pour demander :

— Alors, mon grand-père a accepté de faire venir June et Lou ?

— Oui. Nico va sûrement t'en parler.

À la mention de son père, le jeune homme sembla se tasser encore plus. Freyja ne le quitta pas des yeux tandis qu'il se forçait à avaler le moindre bout d'omelette.

Sa patience ayant fini par s'éroder, elle explosa :

— Jayden, tu vas parler, oui ?

Surpris par la véhémence de sa collègue, il figea le mouvement de sa fourchette à mi-chemin et laissa tomber son dernier morceau d'omelette. Avant qu'il ait eu l'idée de le récupérer, il s'évapora tout bonnement de son assiette en provoquant une légère détonation.

— Pardon, gronda Freyja d'un ton morgue, mais tu m'emmerdes.

— Frey, chuchota-t-il d'un air atterré. T'aurais pu me...

— Te rien du tout, tu sais que le corps humain est bien trop gros pour que je puisse l'affecter. (Elle lui adressa un rictus.) Ça vaudra pour ton petit coup de stylo dans le train.

Il se rembrunit, repoussa son assiette et se leva avec un regard noir pour Frey. En sortant de la salle à manger, il manqua percuter Nicolas. Leur responsable le rattrapa par les épaules avant de zieuter vers Freyja.

— Rassieds-toi, Jay. Je dois vous parler.

Le jeune homme ne chercha pas à tenir tête à son père. Avec un soupir, il rejoignit l'imposante table en bois, secondé par Nicolas. Celui-ci poussa deux feuilles au milieu du plateau et les tapota.

— Vos billets de train. Vous partez pour Londres cet après-midi.

— Quoi ? s'étrangla Jay. Mais on vient d'arriver ! Pourquoi on doit repartir ?

Avant que Nico ait pu répondre, son fils enchaîna d'une voix crispée :

— C'est parce que j'ai... laissé filer Kyra ? On me retire de la mission ?

— Mais laisse-le terminer, grommela Frey en roulant des yeux.

— C'est un billet aller-retour, précisa Nicolas une fois le silence revenu. Frey et toi allez escorter Louise et June jusqu'au manoir. On ne sait pas quel est le niveau d'informations de l'UOM. Au cas où, on s'est mis d'accord avec James et Charles de ne pas les laisser venir seules.

La lueur de compréhension qui passa dans les yeux marron de Jay précéda un éclair de doute. Freyja se demanda s'il était si facile de lire en lui ou si leurs années de formation côte à côte les avaient rendus familiers des expressions de l'autre.

— Et le manoir ? Nous avons perdu beaucoup de gardes hier soir, comment vous allez le protéger ?

Une brève grimace traversa le visage de Nico.

— Je vais rester ici avec Charles et James. Nous serons bien mieux préparés si Kyra revient. Même si je doute franchement qu'il se montre de sitôt. Nous l'avons déstabilisé en le repoussant. C'était la première fois.

Ces mots, qui auraient dû rendre quelque peu le sourire à Jayden, ne firent qu'aggraver sa moue coupable.

— Je suis désolé, j'aurais dû l'arrêter.

— Personne ne t'a accusé, souffla Nicolas d'une voix adoucie. Tu as déjà accompli un beau travail en repoussant Kyra avec ton magnétisme.

Freyja préféra se taire, car elle était plus de l'avis de Jay que de celui de Nico. Elle comprenait que leur chef souhaite entretenir le moral des troupes, mais elle craignait qu'il se montre trop laxiste. Après tout, c'était son propre fils dont il était question.

— Tu te rattraperas, dit-elle à la place de sa pensée véritable, plus piquante. Mais faut que tu sois prêt à affronter Kyra, Jayden. Tu as fait preuve de pitié. Mais lui ne connaît pas ça.

Sur ces mots, Frey récupéra son billet de train, hocha la tête pour saluer son chef et s'éloigna. Elle hésita à serrer brièvement l'épaule de Jay pour le réconforter, mais se retint.

Il devait s'endurcir.

KYRAOù les histoires vivent. Découvrez maintenant