Sa dernière visite remontait à fin juin. La campagne madrilène était alors foisonnante de fleurs, de pollen, de cyclistes, de familles avec des poussettes, de petites motos qui mugissent, de prés qui commencent à griller sous le soleil.
L'été commençait à mourir, à présent. Les champs avaient la couleur de la paille, les premières feuilles mortes voltigeaient, les voyageurs se raréfiaient. Dans le taxi, la clim fonctionnait mal. Jayden s'éventait avec un cahier de notes extirpé de son sac à dos. Le bref défilement des pages trahissait des calculs, des équations, des intégrales. Parfois des symboles chimiques ou des schémas physiques. À la fin du cahier, des projets de voyage. Maroc, pays nordiques, Nigeria. Au milieu de tout ça, quelques phrases abandonnées là, décousues, parfois inachevées. Des remords, des promesses, des souvenirs, des projections. Des mots pour celles qu'il avait perdues. Kathleen, Anaëlle, Freyja. Parfois ils les appelaient maman, mon ex, mon plus grand regret.
— On arrive dans cinq minutes, annonça le chauffeur.
Ou quelque chose de ce genre, Jayden ne pratiquait plus vraiment l'espagnol depuis la fin de son lycée. À côté de lui, Fabio terminait son roman. Depuis le printemps dernier, c'était le Corbeau affilié au Bureau de Madrid qu'on avait missionné pour l'escorter. Il était aussi introverti que Jay, si bien qu'ils ne discutaient pas beaucoup lors des trajets. Même s'il n'avait pas mauvais fond, il lui arrivait d'être un peu rude. Jayden s'y était fait entre temps, mais les Jordana grimaçaient toujours lorsqu'il grimpait les marches de leur perron.
— Nour doit avoir commencé l'école.
Plongé dans la contemplation des bords de route boisés, Jay manqua sursauter. Non seulement ce n'était pas commun que Fabio entame la discussion, mais c'était d'autant plus déstabilisant qu'il mentionne Nour.
— Oui. Son école est à quinze minutes en voiture du manoir. C'est Damian qui l'emmène le matin et sa maman la récupère le soir. (Devant le regard étonné du Corbeau, Jay pinça les lèvres.) Le contrat m'interdit pas d'échanger des messages ou des appels avec eux.
— Je n'ai pas dit ça. En fait, je pensais à Amel. Pourquoi elle ne l'emmène pas le matin ?
— Elle a trouvé un petit boulot, elle est aide-cuisinière dans une boulangerie du coin. Alba l'a aidée dans les démarches administratives pour avoir un permis de travail. Je croyais que Fernando t'avait dit tout ça ?
Fernando, le sexagénaire responsable du Bureau de Madrid et dont le goût pour les discussions sans fin épuisait Jay de jour en jour. Avec Fabio, ils étaient sous ses ordres, alors ils faisaient semblant de l'écouter la plupart du temps. Mais Fabio était payé pour ça, au moins.
— Nan, rien, grommela Fabio en refermant son livre, plus frustré qu'il ne voulait le laisser paraître. Je pensais quand même qu'il donnerait les infos importantes à son Corbeau de confiance et non pas au guiri qui nous casse les pieds depuis des mois.
Le surnom moqueur arracha un soupir à Jay.
— Si le guiri avait eu le choix, il aurait faire autre chose que passer ses journées à aider des mamies à retrouver leur chat ou à faire de la prévention contre le vol aux touristes.
Un sourire taquin souleva un coin de lèvre de Fabio.
— Tu parles pas espagnol, mais tu craches dans tes langues de guiri. Alors faut bien que tu nous aides comme tu peux.
— Tu es en train de cracher avec moi en ce moment même alors.
— Je mets ma salive à la hauteur de ton existence.
Excédé, Jayden lui balança un regard noir avant de jurer en français. Cette langue, Fabio ne la connaissait pas au moins. Et puis, ce n'était pas un Jordana qui risquait de comprendre le moindre idiome échappé de ses lèvres.
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KYRA [Terminé]
ParanormalFreyja et Jayden sont des Corneilles, chargés de protéger leurs semblables aux capacités extraordinaires, les Mutabilis. Lorsqu'une série d'assassinats s'abat sur des familles Nobles anglaises, ils sont mandatés pour traquer et neutraliser le suspec...
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