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La vie, c'est un pari risqué avec la mort. C'est une roulette de tout ou rien qu'on refait tourner à chaque seconde. Si on gagne, alors les cases noires prendront un peu plus de place, mais on a une seconde de plus. Rien qu'une seconde. Il faut savoir savourer cette seconde. Car ta vie en dépend réellement.


Je n'ai pas su la savourer cette seconde, moi. Je l'ai laissé passé, car j'étais persuadé qu'il y allait en avoir une autre. C'est comme ça, après tout. Dans une minute, il y a soixante secondes. C'est comme ça. Dans ma logique, dans cette logique, dans une vie, il n'y a pas qu'une seconde qui se renouvelle à chaque fois. C'est pas comme ça que c'est censé marcher ! Une vie, ça ne repose pas sur une seule seconde, pas vrai ?


Comme si tu allais me répondre. Le masque t'empêche de parler. De toute manière, tu dors. Pas vrai que tu dors ? Quand on dort, on se réveille. C'est comme ça que ça marche. Il faut que je reste logique.


Maxime. Mon plus vieil ami. On se connaît depuis la primaire. Il est venu vers moi, alors que je restais dans mon coin, loin des harceleurs. Loin du brouhaha. Loin des autres. J'étais là, dans le coin le plus reculé de la cour, et t'es venu vers moi. Tu m'as demandé mon prénom, ce que j'aimais faire dans la vie, dans quelle classe j'étais... Comme ça. Tu ne m'as jamais dit pourquoi moi. Tu peux pas me répondre maintenant, pas vrai ?


On a continué nos études ensemble. Collège, lycée, fac. Même cursus. Même licence. Toi, tu veux devenir professeur des écoles, moi, je veux faire principal. Peut-être qu'on sera dans la même école, tout compte fait !


Quelles dingueries on a pu faire quand même... Les 400 coups ! Sauter le mur au lycée, pour aller s'acheter des bonbecs. On a bien rigolé, ce jour-là. Arrivés en cours, le prof nous a demandé la raison de notre retard. Tu te souviens de sa tête quand on lui a montré les caramels ? Il était rouge de colère ! Ah la la... Je m'en souviens comme si c'était hier. Quand tu te réveilleras, on iras s'acheter les meilleurs bonbons de toute la ville. Je t'invite ! Une bonne raison pour toi de te réveiller, nah ?

Ou sinon, tu te souviens la fois où on s'est battus contre le vieil alcoolique qui traînait devant chez toi ? Il puait grave l'alcool ! Et du mauvais en plus ! On a gagné, évidemment ! Il savait même pas tenir sa garde... Ses potes nous regardaient de loin, mais ils sont pas venus. Le lendemain, ils étaient plus là. Après tout, quand on est ensemble, rien ne nous arrête ! Alors, tu vas le gagner, ce pari, n'est-ce pas ?

Y'a aussi la fois avec Maya. Tu te souviens d'elle ? Elle avait tenté de nous séparer. Mais, à la vie à la mort, Max ! Elle n'avait aucune chance ! Elle te draguait tout le temps, t'offrait des petits cadeaux, te tenait la main, t'embrassait sans cesse. Où as-tu trouvé l'air pour respirer ? Ha ha ha ! Je l'aimais bien, jusqu'au moment où tu m'as dit qu'elle t'avait donné ce dilemme. «C'est soit moi, soit ton pote.» Je n'ai pas eu peur un seul instant. Je savais déjà que tu avais fait ton choix. On n'a plus jamais revu Maya. Elle te jetait des regards de la mort qui tue ! Elle répandait des rumeurs sur toi, jusqu'à ce que j'aille la voir, pour mettre les choses au point. Elle a juste dit qu'on était gay, et que tu m'aimais. Quelles balivernes ! Si tu m'aimais, tu n'avais qu'à me le dire. Aussi, redresse-toi et dis-le. Dis ce que tu penses. Pas de secrets entre nous.

Et ton anniversaire de tes 18 ans ? Tu t'en rappelles ? On s'était donné rendez-vous sur la plage, pour savourer les étoiles. On imaginait voir le petit prince, lui parler et lui donner son mouton. On avait même déjà dessiné ce dernier, pour être prêt. On avait même prévu un dessin de papillon, des fois que sa fleur en veuille une. Un papillon trop bleu, car on avait qu'un bic. Complètement bourrés, mais heureux. On avait tenté la baignade, mais il fait froid en novembre. Vers minuit, tu m'as appelé depuis l'eau. T'avais sorti la disquette : «Une fois dedans, elle est bonne !» J'ai couru vers toi en hurlant : «Jack !» Quel bon souvenir, quand même... On grelottait au petit matin, mais on se sentait encore plus en vie que jamais ! On avait réussi à survivre. Encore une fois. Me dis pas que tu vas pas réussir, aujourd'hui.


Un meilleur ami comme toi, on n'en trouve pas à tous les coins de rue, tu le sais, pas vrai ? Alors, lève-toi, arrête de faire le mort et allons s'amuser ensemble.

Comment veux-tu qu'on finisse dans la même école si t'es pas là ? Ça va pas le faire, ça. Allez, viens.


C'est toi qui m'as fait cette réflexion sur la vie. Je l'aime bien, cette idée. Ce concept de pari, que tout n'est que jeu, qu'il faut juste savoir le comprendre à temps. T'as eu de la chance, toi ! Tu l'as compris super tôt ! C'est toi qui m'as convaincu de mettre les bons enjeux dans ce pari. Ainsi, on a vécu jusqu'à aujourd'hui chaque instant sans rien regretter.


Le jour où tu m'as dit ce truc, t'avais voulu me dire la suite, mais ta mère nous a appelés pour le dîner. T'as jamais réussi à la terminer, cette pensée. C'est con, parce que la suite est forcément essentielle. T'étais super fier de ta découverte. T'avais réussi à percer le mystère de la vie. Tu expliquais enfin le concept de «One life». J'étais tout aussi excité que toi. Puis, tu avais pris un air sérieux, et tu avais commencé une phrase... que tu n'as pas terminé. Que tu n'as jamais terminé. Et-


...


Dis, pourquoi les bips, ils ralentissent ? Jusque là, ça faisait tambour lent, sur laquelle on pouvait jouer n'importe quelle musique. Là, ça fait rythme pour musique de vieux. Genre, opéra et tout le tralala. Dis, pourquoi t'es tout pâle ? Pourquoi les médecins s'agitent autour de toi ? Pourquoi ils s'excusent ? Pourquoi y'a plus de bips ? Pourquoi ta poitrine, elle se soulève plus ? Pourquoi j'ai l'impression que t'es mort ? Pourquoi on me sort de la pièce ? Pourquoi ils te retirent le masque ? Pourquoi... Oui, juste pourquoi.


La vie, c'est un pari risqué avec la mort. C'est une roulette de tout ou rien qu'on refait tourner à chaque seconde. Si on gagne, alors les cases noires prennent un peu plus de place, mais on a une seconde de plus.

Si on perd, alors, c'est fini. Tout est fini. Et plus notre sablier se redresse, plus nos chances de regagner l'horizon augmentent.


La vie, c'est juste un pari. Et tu l'as perdu. T'as fait tourné la roulette encore et encore depuis que cette voiture t'a heurté. Et puis, t'as perdu.



Pourquoi tu m'as laissé ? Qu'est-ce que voulait dire Maya en disant que tu m'aimais ?

Qu'est-ce que je fais, maintenant ? J'ai plus de quoi parier.

Comment on fait, pour perdre ?

Last betOù les histoires vivent. Découvrez maintenant