Le train ralentit sous nos yeux, une centaine de mètres en contrebas. Les chevaux renâclent un peu, dérangés par le grincement des freins malmenés sur l'acier. Les frères Jigme, montés à bord à la gare de Bulgan, ont donc réussi à gagner la locomotive et forcer l'arrêt.
Du haut de notre colline, je surplombe l'immensité des steppes mongoles. Un horizon de verdure que seuls traversent les rails gris de la ligne de chemin de fer. La quinzaine de cavaliers à mes côtés attend l'arrêt du train avec une patience nerveuse. Ils vérifient les charges des carabines, rajustent leurs bottes dans les étriers, s'agitent sur leur selle. Tout, plutôt que de se demander s'il y aura de la résistance aujourd'hui.
Les crissements cessent et les wagons s'immobilisent. Des cris s'élèvent, l'ordre de charger se propage et la troupe dévale la butte au galop, dans le grondement des sabots. Quelques-uns de mes frères vident leurs revolvers vers le ciel, autant pour se donner du courage que pour effrayer les voyageurs. Je reste seul à dominer le spectacle avec Xangaï à mes côtés, toujours aussi insouciant. Il doit s'occuper de la vieille mitrailleuse russe du clan mais se contente de jouer de la guimbarde, assis avec nonchalance à côté des bandes de cartouches entassées dans l'herbe. Après tout, cela fait si longtemps que nous ne l'avons pas utilisée, je ne suis même pas certain qu'elle fonctionne encore.
Il surprend mon regard soucieux et me répond d'un haussement d'épaules flegmatique, avant de replacer l'instrument à ses lèvres. Xangaï a probablement raison, je me tourmente pour rien. Il y a peu de chances que ce train contienne le moindre militaire ou la moindre brigade de police. Juste des passagers assez riches pour se payer un ticket de trans-mongolien. Malgré tout, je ne peux m'empêcher d'essuyer la sueur de mes mains sur mon manteau de cuir. Mes doigts reviennent sans cesse sur les rabats usés des trousses qui pendent aux flancs de ma monture, pour vérifier que mon matériel de guérisseur s'y trouve bien. Mon ventre se serre à l'idée que l'un de nous ne soit blessé durant le raid et périsse à cause de mes trop maigres talents de soigneur. Combien je voudrais qu'Oyugun, notre chaman, retrouve la santé, quitte son lit et revienne s'occuper des malades avec moi.
Le regard perdu dans le bleu du ciel, je formule une prière silencieuse au soleil.
Les cavaliers ont mis pied à terre le long des wagons. Les clameurs effrayées des voyageurs s'échappent des fenêtres entrouvertes, tandis que mes frères parcourent les compartiments et s'emparent de toutes les richesses qu'ils peuvent emporter. Les échos grinçants du métal que l'on tord et que l'on brise attirent mon attention vers l'avant du convoi ; l'un des frères Jigme doit déjà s'occuper de saboter la locomotive. Après notre départ, il faudra longtemps aux mécaniciens pour réparer les dégâts et mener le train jusqu'à la ville la plus proche. Quand ils pourront enfin avertir la milice de notre attaque, les traces de notre repli seront depuis longtemps poussières perdues aux vents des steppes.
Un cavalier s'éloigne du convoi, remonte la colline et m'adresse de grands gestes du bras. Il n'est pas difficile de reconnaître Baatu, l'aîné des Jigme, avec ses épaules larges et ses longues moustaches noires qui lui tombent de chaque côté du menton. Aucune détonation n'a retenti dans le train mais l'éventualité d'un coup de couteau me glace le sang. Je talonne mon cheval au galop puis réduis l'allure quand je m'aperçois que Baatu ne semble ni inquiet ni agité. Juste intrigué.
— Nerguï, il faut que tu viennes, il y a un passager... curieux. Il connaît nos noms, celui d'Oyugun, et le tien aussi. Il a demandé à te voir.
Je fronce les sourcils : comment un inconnu peut-il me connaître ? Je n'étais qu'un orphelin, abandonné et anonyme, jusqu'à ce que le clan me recueille et qu'Oyugun me donne un nom.
Baatu m'accompagne à la porte de la voiture puis m'indique le numéro du compartiment. À bord, les bourgeois aux ventres ronds pâlissent quand je dépasse leurs banquettes, et les mères de famille tremblent en serrant dans les plis de leurs robes blanches leurs enfants aux gilets de soie. Ils ne peuvent deviner que parmi notre troupe de bandits, je ne suis que le simple guérisseur.
L'un de mes compagnons monte la garde devant la porte du compartiment. Il s'écarte pour me laisser entrer. L'étranger dont Baatu m'a parlé est seul à l'intérieur, assis près de la fenêtre, les mains sur les genoux, la tête et le dos droits, bien trop calme pour un voyageur victime d'une attaque de pillards. Ses cheveux sont gris, presque blancs, bien qu'il ait l'allure et la peau lisse d'un jeune homme. Son teint est plus pâle que le nôtre, pourtant il arbore les mêmes traits que nous et est vêtu à la mode nomade, avec une longue chemise à rabat d'un bleu nuit que rehaussent des touches d'argent. Aucun bagage n'encombre les rangements de la cabine.
Il remarque ma présence et tourne vers moi deux yeux brillants, aussi bleus que le ciel.
— Te voilà enfin, Nerguï. Dis-moi avant toute chose, comment va le vieil Oyugun ?
Je m'immobilise dans l'embrasure, plus méfiant que jamais. M'a-t-il reconnu ou tente-il sa chance ? Sa question est-elle un hasard, une politesse ? Les secondes s'écoulent dans un lourd silence avant qu'il insiste à nouveau.
— Oyugun est malade, n'est-ce-pas ? Quel est son état ?
— Comment pouvez-vous savoir que...
L'étranger ne me laisse pas finir ma phrase. Il se lève, s'approche sans peur et continue.
— Plus tard, les raisons, plus tard. Oyugun, comment va-t-il ? Réponds-moi.
Les sourcils froncés, je prononce malgré moi la réponse à sa question.
— Notre chaman ne peut plus quitter sa yourte, et à peine son lit, il...
— Alors nous ne devons pas traîner. Il faut que tu me conduises à lui. C'est peut-être une question d'heures, maintenant.
L'inconnu tente de sortir du compartiment mais je m'interpose. Il paraît étonné de ma réaction, comme s'il ne se rendait pas compte de l'extravagance de sa requête, de l'invraisemblance de ses propos.
Baatu m'appelle. Il remonte le couloir à grandes enjambées.
— Nerguï, nous en avons terminé ici, il faut partir. Nos frères t'attendent.
Je dévisage une nouvelle fois l'homme aux yeux bleus. Il ne semble ni armé, ni dangereux, et il en sait tant sur nous que je ne peux me résoudre à le laisser ici. Ma décision est prise.
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Sous l'éternel ciel bleu
ParanormalQue doit faire Nerguï, l'apprenti chaman, quand le train que pillaient ses frères lui ramène un étranger qui semble tout connaître de lui et de son vieux maître mourant ? Et doit-il lui faire confiance quand celui-ci veut le conduire là où se rencon...