J'ai glissé, et maintenant je chute. Il est bien trop tard pour l'éviter, et tout cela est impossible à arrêter. J'ai peur, peur du moment où mon corps touchera le col, s'éclatant tel un miroir, se disloquant comme un jouet. Je ne sais ce qui arrivera à ce moment, j'éclaterais sûrement en de nombreux petits fragments de moi-même, alors même que mon cœur sera redevenu poussière fine. Je suppose qu'essayer d'y mettre fin revient à tendre un simple draps dans le vide, juste avant de traverser une longue planche de bois. Je continue de tomber plus bas, le sol se dérobe sous mes pieds, et la chute est libre.
Pourtant, j'essaie parfois de me raccrocher à ce que je peux, mais je n'en ai pas la force et ne l'ai jamais eue. Quelques fois, je ralentis, au lieu de dégringoler, j'ai l'impression de léviter simplement dans les airs. Ces moments là, je sens une pression sur moi. J'ai l'impression que l'on me pousse pour me faire accélérer, me précipiter dans les derniers sous-sols.
Je refuse cependant d'attraper la moindre main, je ne veux pas entraîner quelqu'un avec moi. Il est déjà bien trop dangereux de rester aux bords du gouffre. Cela me peine, ces personnes divines qui essaient de m'aider et m'épauler, mais en prenant en compte qu'il est possible de chuter indéfiniment, alors je préfère ne pas prendre le risque d'attirer quiconque.
Je ressens beaucoup d'émotions, toutes plus nuancées les unes que les autres, c'en est effrayant. Tout se bouscule je ne sais où à l'intérieur, peut-être dans un lien entre le cœur et les pensées. Quoiqu'il en soit, je ne suis jamais satisfaite car je n'arrive jamais à les exprimer complètement. Je peux dire ce qu'elles sont, car je commence à m'y habituer, mais je n'arrive pas à dépeindre ou bien décrire leur force. Pourtant ces émotions me poignardent, elles étouffent de l'intérieur, elles ont plus de contrôle sur ma raison que moi-même. Je ne souhaite pas m'en séparer mais malgré mes essais, je n'arrive pas à prendre le dessus sur elles.
Si j'ignore d'où vient ce fléau, j'adore l'avoir dans la peau.
Ironiquement si je puis dire, les émotions que l'on qualifient de mauvaises sont celles qui, bien qu'elles m'attirent vers le fond, me font aussi me sentir le plus vivante. C'est la douleur mentale qui me prouve que je suis bien là, ici et maintenant. C'est elle qui me permet de trier mes proches. Celle qui est à double-tranchant. Celle qui m'a appris que lâcher des sanglots est mon seul moyen de montrer à quel point ces sensations sont amplifiées à l'intérieur. Mais c'est également elle qui décide de ne pas montrer mes sanglots, ces cascades de larmes aux autres. L'expression de la douleur par un liquide composé des fragments de sentiments. Celle qui s'amplifie avec le Malheur des autres.
Ma propre douleur cherche à calquer celle des autres, la comprendre peut-être, ou bien encore l'aspirer, bien que je n'en sois pas consciente. Pour être honnête, je suis mitigée à ce niveau. Il y a un bon côté, puisque cela m'aide à comprendre l'ampleur des sentiments que ressentent mes proches. D'un autre côté, leurs douleurs s'ajoutent aux miennes, et je me mets mentalement littéralement à leurs places. Pour dire, cela va jusqu'à cauchemarder de leurs traumatismes les plus profonds, sauf que dans ces derniers, je suis le protagoniste. Cela me fait me réveiller au milieu de la nuit, en panique entre cauchemar et réalité, en plus de me poignarder la cœur à la vue de ces mauvais souvenirs... Je me sens poignardée par ma propre personne, et cela en devient désespérant.
