chapitre 4

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  Nous sommes en deux mille soixante-dix, aux Etats-Unis -plus très unis-, dans une ville rayée de la carte après la guerre nucléaire des nations, éradiquant la moitié des habitants de cette planète, plus que nous ne pouvions compter.

Réduits en cendre où déchiquetées par les explosions, ma mère disait que peu importait après ce bain de sang désormais. Que rien ni personne ne pourrait nous nuire à nouveau après ce massacre où nous avions miraculeusement survécu.
Elle disait que c'était une punition pour avoir été si méchant et fataliste. Nos technologies devenant de plus en plus envahissantes et polluantes, les populations se multipliant beaucoup trop vite.

Le souvenir de tous ces bâtiments imposants, ces usines et ces hauts immeubles d'habitations me rappelaient qu'avant, malgré toutes nos ignorances, nous étions heureux. Un bonheur naïf, bien que tout bonheur soit un sentiment subjectif.


J'aimerais dire à ma mère que maintenant, j'ai l'âge de comprendre ses propos, et que par-dessus tout, elle me manque atrocement. J'aimerais qu'elle me berce la nuit quand mes cauchemars surviennent, qu'elle atténue mes appels de détresse que je hurlais endormie, et éveillée. Je voudrais entendre une nouvelle fois sa voix, douce et mielleuse, qui me promet un avenir. De retrouver papa sain et sauf.


Elle ignorait que quatre ans plus tard, on continuerait à massacrer d'une différente manière l'espèce humaine.

Hanson m'avait conduite dans l'aile E. Les seules fois où il m'adressait la parole était pour que je mette les bouchées doubles, l'air à longueur de temps absent. Son empressement me laisse deviner qu'il est attendu autre part.


Durant ce court voyage, j'avais trainé des pieds pour réfléchir à ma situation. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi le chef Reed m'avait amené dans sa base, alors que j'avais gravement blessé deux de ses soldats.

Une question cruciale jaillit soudainement en moi : comment pouvait-il savoir que c'était moi ? Est-ce que des espions se comptaient parmi les nôtres ?


Je m'inquiétais instantanément pour mes amis, surement en danger où dans une situation compliqué à l'heure qu'il est. Je n'avais pas spécialement pensé à eux depuis que j'étais ici et je me sentais mal de ne pas l'avoir fait. Ils sont tout ce que j'ai.


Après la disparition de ma mère, j'ai suivi un groupe de jeunes personnes un peu déjantées, mais d'une gentillesse infime. Elles m'ont appris beaucoup de choses, comme les principales règles de survies ; ne jamais rester seule dans les rues, comment voler, mémoriser chaque lieu visité et toujours trouver ou repérer la porte de sortie, des tas de trucs qui me sauvèrent inconsciemment la vie. Je n'ai pas eu l'occasion de les remercier, car les nouvelles règles fondamentales se mirent en place et nous séparèrent selon nos aptitudes au travail.


J'ai rencontré Ris, une fille venant du Sud, d'un an de plus que moi au caractère trempée. Elle critiquait sans cesse les Gourbis et cherchait toujours les noises. Elle aurait dû venir avec moi pour effectuer cette dernière mission, mais j'étais tenace et convaincue de ma réussite, un véritable axiome, que je ne lui permis pas le droit de m'accompagner.

J'ai bien fait, je ne l'ai pas entrainé avec moi et je préfère me soulager en pensant à ça.


Elle m'a présenté Garret, un type à la verrerie de ses lunettes rondes cassée. C'est un génie. Toutes ses connaissances pour un modeste adolescent laissaient les gens sans voix.
Au-delà de son intelligence hors-norme, je le considérais comme la personne la plus compréhensive de mon entourage. Bien sûr, Ris et moi nous connaissons par cœur, mais je gardais une confiance aveugle et préférable envers Garret.


Jaymes est le comique troupier de la bande. Il nous fait souvent rire, sa vanité et son ego prenant de plus en plus de place chez lui. Le seul problème avec Jaymes, est qu'il adore se mettre dans des situations délicates -un peu comme moi actuellement- et se battre. La bagarre était l'une des seules choses qui l'aidait à surmonter la disparition de sa sœur, et à s'extérioriser.


Nous avions tous un point commun ; les personnes chères à nos yeux étaient parties.


Des dizaines de visages défilent devant mes yeux au moment où je sens qu'Hanson a fini son trajet et m'ouvre une porte. Je vois Ellie, Zoé, deux petites filles de dix ans abandonnées au Refuge.

Puis Kyle, Julian, Tessa, tous ces enfants qui attendent que leurs mamans reviennent.

Je vois Joe, un ancien et vieux retraité assit sur une chaise chilienne, convaincu que sa Marianne reviendra à lui. J'ai un énorme pincement au cœur en me remémorant Marianne, gisante à même le sol, et je n'aurais sans doute jamais le courage de lui annoncer sa mort et briser ses plus grandes espérances.


Allaient-ils venir me chercher ? Sans doute pas. Ils n'ont aucune chance.


Hanson m'informe de quelque chose. Je ne prends pas la peine de l'écouter et m'avance dans la nouvelle pièce pour me repérer. Un petit dortoir se dresse devant moi, ne disposant que de deux lits et rien d'autre. Il sent la moisissure et la putréfaction de toute part. Les tapisseries fissurées des murs semblent avoir des milliers d'années, et l'atmosphère que cette chambre dégage est lugubre. Je refoule un frisson, écœurée.


Au refuge, tout était miteux. Nous avions aménagé les vestiaires d'un ancien stade de foot après avoir cassé quelques murs pour l'agrandir. Je ne m'attendais pas à mieux, mais passer d'un bureau de deux cent mètres carrés à ce dortoir me renfrognais.

J'étais une Indigène, alors il fallait m'isoler et me pourrir la vie pour comprendre ce qu'est être un soldat ? Ouais, c'est ça. Je parie que leurs couchettes en argent comportent leurs initiales et sont rangées par ordre alphabétique.


Et j'étais censée faire quoi maintenant, au juste ?

ANARCHYOù les histoires vivent. Découvrez maintenant